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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Pour entrer dans l'oeuvre d'Albert Camus - Le mythe de Sisyphe - Chapitre un : L'absurde et le suicide - Commentaires et explications

Albert Camus Le mythe de Sisyphe

« Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. » C'est à partir de ce postulat que débute Le mythe de Sisyphe, essai essentiel, point cardinal de l’œuvre de Camus. Tout est résumé dans cette première phrase à propos de l'engagement intellectuel de son auteur. La première pierre de l'édifice camusien consiste à identifier la question qui dépasse toutes les autres, mais aussi la réflexion qu'elle exige et la conséquence qu'elle induit. L'importance d'une interrogation se mesure à la portée des actes qu'elle produit. Se demander si de vivre présente un intérêt, si l’existence est justifiée, voilà bien pour Camus « la plus pressante des questions ». Tout le reste, dirions-nous, n'est que philosophie. C'est pourtant bien en philosophe que Camus s'interroge sur le sens de la vie, puisqu’il est des philosophies qui s’échappent de forteresses abstraites, lorsque la réflexion puise sa source en l'homme, dans ce qu'il a de plus faible, de plus misérable, de plus tragique, également de plus remarquable : le bon-sens, la sympathie, l'intelligence, le sentiment. C'est à partir de l'homme, et seulement lui, que le suicide est intelligible. Attention toutefois à ne pas arrimer le raisonnement à une conclusion qui serait déjà établie avant même que d'avoir réfléchi. Ce ne serait plus alors réflexion, mais démonstration, ce que ne souhaite pas Camus. L’auteur ne cherche à produire un système. Il veut éviter toutes ces considérations métaphysiques que l’on présente volontiers comme des mécanismes incontestables et qui en fait ne servent qu’à légitimer une pensée personnelle, le plus souvent un à priori. C’est la vie qui l’intéresse et le rend si intéressant. La vie donc, mais aussi ce qui en est la fin, une façon peut-être pour Calus d’interroger la mort pour mieux comprendre ce qui la précède. S’il est possible d’expliquer, ou à tout le moins saisir, ce qui pousse une personne à mettre un terme à ses jours, voilà qui en dira beaucoup sur l’existence.

 

Camus fait un premier constat : « Se tuer, dans un sens, et comme au mélodrame, c’est avouer. C’est avouer qu’on est dépassé par la vie ou qu’on ne la comprend pas. » Serait-ce à dire que la lucidité nous pousse un peu trop loin, dans un univers où le mystère est trop grand, sans limite, abyssal ? La lucidité contrarie les habitudes, elle est comme un grain de sable, troublant les nécessités du quotidien. Tout à coup, les évidences s’estompent, rien n’est plus tout à fait comme avant. Une gêne s’installe, gêne dont l’épicentre n’est que soi-même et nulle autre personne. Dans cet état lucide, nous nous trouvons à la fois comme sujet et objet d’un malaise qui emporte notre être. Camus parle à ce titre d’un divorce entre l’homme et sa vie, comme d’une distance entre soi et ce qui est, un espace, ou un écart, quelque chose empêchant une adhésion au réel. Ce n’est pas là une pensée, mais un sentiment, celui de l’absurde : « Ce divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité. » Et Camus d’ajouter : « […] il y a un lien direct entre ce sentiment et l’aspiration vers le néant. » Est-ce là suffisant pour comprendre le suicide ? Faut-il voir dans le sentiment de l’absurde le déclenchement d’un mécanisme imperturbable aboutissant à une mort préméditée ? Camus ne le pense pas, voyant dans le corps le dernier rempart contre l’idée du suicide lorsque la pensée abdique. Camus rejoint ici Spinoza en reconnaissant au corps une volonté de persévérance : « Dans l’attachement d’un homme à sa vie, il y a quelque chose de plus fort que toutes les misères du monde. Le jugement du corps vaut bien celui de l’esprit et le corps recule devant l’anéantissement. »

 

Le corps est une muraille, qui quelque fois s’effrite, qui rarement s’effondre. La mort conclut cet effondrement. Dans tel cas, faut-il considérer qu’une logique soit à l’œuvre pour passer du sentiment de l’absurde au suicide ? Ou bien alors de l’absurde à l’espoir pour lui survivre ? Dans ce premier chapitre, Camus ne le dit pas. Il est trop tôt encore. Par contre, il donne une voie pour y réfléchir. Il ne s’agit pas d’une méthode, plutôt d’une posture : « Je ne puis savoir qu’en poursuivant sans passion désordonnée, dans la seule lumière de l’évidence, le raisonnement dont j’indique ici l’origine. C’est ce que j’appelle un raisonnement absurde. » Camus recommande d’aller au bout de la pensée et de s’y maintenir, d’éviter tout saut métaphysique ou mystique, toute sortie religieuse. Là où la pensée vacille, il faut s’y tenir, car c’est là le poste d’observation idoine pour envisager, et saisir peut-être, ce qu’est l’absurde : « Le véritable effort est de s’y tenir au contraire, autant que cela est possible et d’examiner de près la végétation baroque de ces contrées éloignées. » Quel voyage, quelle aventure, vers ces contrées, aussi extrêmes soient-elles, non pas qu’il n’y ait plus rien après, mais où l’humain s’efface le temps d’y rester, « […] où l’absurde, l’espoir et la mort échangent leurs répliques. »

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