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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Les faux-fuyants - Un roman de Françoise Sagan

Image du Blog jefka.centerblog.netLes faux-fuyants est un livre particulier dans l'oeuvre de Françoise Sagan. Elle y exploite la comédie pour donner plus d'ampleur à son propos. Sagan nous décrit l'histoire de quatre individus, qui pris dans la tourmente de la débâcle française face aux armés du Reich, se trouvent être sur les routes de l'exode. Après qu'un avion allemand ait piqué, mitraillettes au devant, sur les réfugiés, nos quatre personnages perdent leur moyen de locomotion et le chauffeur qui les accompagnait. Ils sont donc livrés à eux-mêmes et compte tenu de leur position sociale, se sentent forts démunis devant l'inconfort, un état qu'ils n'ont jamais connu durant leur existence. En effet, ces héros sont des gens de la haute-société, ou tout du moins s'évertuent-ils à le démontrer, bien plus habitués à baigner dans de luxueux salons qu'à naviguer dans la campagne profonde. Le sort, compatissant, les amène sur le chemin emprunté par un paysan, qui sans se poser de questions se propose de les héberger le temps nécessaire pour qu'ils puissent disposer d'un moyen de transport. On imagine alors la cocasserie de la situation, lorsque des indivus profondément empreints de snobisme sont contraints de cotoyer la rusticité de la ferme et le labeur du paysan. Françoise Sagan emploie une ficelle classique du genre comique, en enfermant ses personnages dans un environnement avec lequel ils n'ont rien en commun et dont ils ne soupsçonnaient peut-être même pas l'existence. La première partie du roman, si je puis me permettre une décomposition toute personnelle, fait état de ce choc des cultures et de l'incompréhension qui en découle. Les parties, soit d'un côté les fermiers représentés par le sauveur et sa mère, de l'autre nos quatre héros malgé eux, s'observent, se refusent, puis s'interrogent. Déroulement conventionnel de l'action face à une situation peu ordinaire dont il n'est pas difficile d'imaginer l'issue. A ce stade de la lecture, on se demande alors vers quelle voie souhaite nous emmener Françoise Sagan, ou pire, nous laisse à penser que cette fois-ci l'auteur s'est laissée convaincre par la banalité, et que les pages qui suivent ne seront qu'un désert sans passions, ni intelligence. On est prêt à abandonner mais un petit effort nous laisse entrevoir une deuxième partie très intéressante.
En effet, nos héros, que l'on croyait prêts à fuir l'hospitalité campagnarde, commencent au contraire à se sentir de mieux en mieux. Passé le temps du refus obstiné, ils acceptent leur nouvelle condition jusqu'à y trouver un certain plaisir, pour enfin s'y découvrir. Un des personnages est une jeune femme qui est accompagnée de son amant dont elle dispose sans jamais le dominer, comme s'il s'agissait d'un usufruit nécessaire à son image mondaine. Sauf qu'elle n'a jamais connu le plaisir avec lui, cet homme qui n'est qu'un prétexte à quelques anecdotes légères partagées entre bourgeoises. D'apparence libertine, elle se saisit néanmoins d'une certaine pudibonderie dans son for intérieur. Sa relation avec le jeune paysan n'en est que d'autant plus forte lorqu'elle s'abandonne à lui. Il la prend violemment, avec bestialité, sans discours, ce qui a le don de combler pleinement la jeune femme et ne l'empêche pas de tomber amoureuse de cet étalon un peu rude. Qui aurait pu l'imaginer.
Vient ensuite la conversion du dandy parisien pour les travaux de la ferme. Celui-ci vit un bouleversement personnel lorsqu'il manoeuvre le tracteur dans les champs environnants, jusqu'à s'épanouïr dans une découverte d'un soi insoupçonné. Il ne s'est jamais senti aussi heureux.
Ce bonheur est également partagé par le troisième protagoniste, qui est une dame d'un certain âge, expérimentée dans les milieux bourgeois et adepte du cynisme accentué de quelques pointes de mépris. Aucun point commun entre elle et la mère du bel étalon qui gouverne la destinée de la ferme. Cette patronne est une femme rude, dont la féminité n'est prouvée que sur ses papiers d'identité. Et pourtant, ces deux femmes se respectent, jusqu'à s'accorder puis partager une relation amicale. La bourgeoise va d'ailleurs jusqu'à mettre ses mains dans la patte, en offrant ses services à la cuisine.
Le contraste est donc saisissant entre l'attitude guindée de ces personnages du début et leurs comportements et manières d'évoluer dans un milieu qu'ils n'auraient jamais cotoyé sans le désordre de la guerre. Comme si les défenses personnelles s'effondraient, sous les coups de butoir de gens honnêtes. Françoise Sagan nous a ainsi invité à la suivre vers les chemins de l'introspection. Chacun des trois individus s'aperçoit qu'il s'est fourvoyé toute sa vie, emprisonné dans quelques appparences, dévot d'une condition non choisie mais héritée. Il faut qu'un événement extraordinaire leur permette de douter, de balayer toutes leurs certitudes pour enfin se livrer à soi-même. Et se connaître. Le doute est un acte de liberté, qui tranche singulièrement avec cette période guerrière dans laquelle se situe l'action du livre. Pour s'y adonner totalement, le courage est nécessaire et les artifices inappropriées.
Les faux-fuyants est ainsi, sous ses abords légers et comiques, une réflexion de portée philosophique. Encore faut-il avoir la volonté de s'y plonger, car le doute, tout comme la liberté, ont pour bon nombre de personnes quelques aspects effrayants. Mais le bonheur passe par là. Le sort du quatrième personnage le démontre, lui qui victime d'une insolation mais surtout d'une sottise inébranlable, reste campé sur ses positions. Il s'est présenté ignorant dans cette aventure, il en sort totalement idiot.

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