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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Les origines de la philosophie selon Karl Jaspers...ou l'étonnement, le doute, le bouleversement, pour tendre vers la communication

Origine-de-la-philosophie.jpgKarl Jaspers, dans son essai Introduction à la philosophie, nous explique quelles sont selon lui les origines de la philosophie, non pas sur un plan historique mais à propos de la dynamique qui entraîne l’individu à philosopher. Ces origines, elles sont de l’ordre de trois nous dit-il : l’étonnement, le doute, le bouleversement. S’agissant de la première, Jaspers nous renvoie à Platon et à Aristote, en citant notamment ce dernier : « Car c’est l’émerveillement qui poussa les hommes à philosopher : ils s’étonnèrent d’abord des choses étranges auxquelles ils se heurtaient ; puis ils allèrent peu à peu plus loin et se posèrent des questions concernant les phases de la lune, le mouvement du soleil et des astres, et la naissance enfin de l’univers entier. » Ainsi, l’homme s’étonne, il prend conscience de ce qui lui est étranger, et qu’il ne connaît pas tout. Comme l’écrit Jaspers, « en m’étonnant, je prends conscience de mon ignorance. » Je ne saurais dès lors rester dans cet état d’ignorance, il me faut savoir et peu importe que les réponses soient ou non d’une utilité pratique. L’étonnement n’est pas intéressé mais spontané.

La seconde origine de la philosophie est conditionnée à la première. Le doute vient une fois que j’ai répondu à l’étonnement. Autrement dit, je doute de ce que j’ai appris, de la validité de mes connaissances acquises. Suis-je bien certain que ce que je sais du réel correspond bien à la réalité ? Jaspers nous avertit à ce propos que toute connaissance, parce qu’elle est humaine, dépend des sens et que ceux-ci sont trompeurs. Il reprend d’une certaine façon l’idée platonicienne que le corps est source de toutes les illusions. Mais Jaspers prolonge cette pensée en la mettant en perspective avec le doute qui une fois systématisé, devient une méthode pour connaître mieux. Il ajoute aussi qu’en doutant systématiquement, l’homme prend conscience de ses limites. Ainsi, en réunissant Platon et Descartes, Karl Jaspers conclut sur une troisième origine de la philosophie, à savoir que le doute sur ce que l’étonnement permet conduit l’être humain vers des frontières infranchissables, des « situations-limites ». En voulant connaître et en critiquant ce que j’apprends, j’admets que des choses m’échappent. Même si je m’essaie à transformer ou agencer ce qui est, je reste déterminé par une part du réel insaisissable et inattaquable, et qui pourtant n’est pas des moindres. Jaspers nous dit en effet que quoique je fasse, quelque soit mon pouvoir, l’étendue de mon savoir, la finesse de mes analyses, « il me faut mourir, il me faut souffrir, il me faut lutter ; je suis soumis au hasard ». Toutes les connaissances sur le monde ne suffisent pas à m’éviter l’inéluctabilité. Pire pourrait-on dire en apparence, car plus je connais, plus je doute, plus j’ai alors conscience que je suis limité. Le désespoir est à ma porte semble-t-il. Suis-je alors définitivement perdu ? N’eût-il pas mieux fallu ne jamais s’étonner et douter, donc philosopher ? Non, répond Jaspers, et il emploie même le mot de « rétablissement ». Se rétablir, c’est sortir progressivement d’un état qui nous diminue. En ayant conscience de ses limites, on se trouve être plus fort ou alors moins faible qu’on ne l’était ignorant. C’est en effet avec peu d’espoir que l’homme cherche malgré tout son salut. Certains se réfugient dans la foi, en remplaçant l’espoir par de l’espérance. D’autres ne font pas ce saut vers Dieu, mais cela ne les empêche pas de chercher par ailleurs ce qu’est être. C’est même l’échec qui amène d’avantage l’homme à réfléchir sur ce qui est : « L’homme qui a fait l’expérience originelle des situations-limites est poussé du fond de lui-même à chercher à travers l’échec le chemin de l’être. » Se voir comme un naufragé devant une mer insondable détermine l’être humain, car celui-ci ne peut guère supporter sans rien faire sa condition. La religion peut le soutenir. Elle a d’ailleurs l’avantage sur la philosophie de promettre le salut. Mais Jaspers nous dit fort justement que « philosopher, c’est toujours vaincre le monde, c’est quelque chose d’analogue au salut ». Philosopher ou croire, même combat ! Et l’on n’est pas seul non plus. Il y a cet autre si différent mais dont l’existence est circonscrite à l’identique. Cet autre, j’ai besoin de lui pour exister, sachant qu’à la mort je ne puis opposer que mon existence. Mais autrui est aussi une conscience qui ne m’appartient pas et avec laquelle je dois m’accorder. Jaspers estime que cet accord est en perdition à son époque. Les communautés se distendent pense-t-il, dans un mouvement qu’il qualifie volontiers de décadent. C’est pourtant se condamner une seconde fois que d’être indifférent à son voisin. La vie s’appauvrit d’autant sans communication. La contestation par exemple est préférable à l’indifférence, car en contestant, on va aussi vers l’autre, on l’approche, on est en contact avec lui et l’on se livre. La contestation est un don de soi au bénéfice de celui qu’on conteste. Indifférent, on ne donne rien. Seul, on n’existe que très peu, pour s’approcher doucement mais dangereusement des limites qui nous contiennent. D’où l’on se rend compte de l’importance de la communication, et Jaspers voit d’ailleurs dans celle-ci un moyen essentiel pour la philosophie d’atteindre des buts qui ne lui sont pas exclusifs : « prendre conscience de l’être, éclairer l’amour, trouver la perfection du repos. »

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