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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Quand Nietzsche s'oppose à Kant à propos du génie...ou l'artiste et son génie en devenir

Nietzsche-contre-Kant-genie.jpgQu’est-ce que le génie ? Un souffle divin ou tout autre élan supra-humain qui saisit l’artiste génial ? Le résultat d’un dur labeur ? Le produit-fini d’une multitude d’opérations de retouches, d’essais ? En d’autres termes, le génie est-il spontané ou bien est-il la manifestation d’une parfaite maîtrise de l’objet ? Sur ces questions, Nietzsche et Kant s’opposent. Alors que le second affirme qu’à « travers le génie la nature prescrit ses règles à l’art », le premier considère l’inverse : « Ne venez surtout pas me parler de dons naturels, de talents innés ! On peut citer dans tous les domaines de grands hommes qui étaient peu doués. Mais la grandeur leur est « venue », ils se sont faits « génies » (comme on dit) grâce à certaines qualités dont personne n’aime à trahir l’absence quand il en est conscient. Ils possédaient tous cette solide conscience artisanale qui commence par apprendre à parfaire les parties avant de se risquer à un grand travail d’ensemble ; ils prenaient leur temps parce qu’ils trouvaient plus de plaisir à la bonne facture du détail, de l’accessoire, qu’à l’effet produit par un tout éblouissant. » (Humain trop humain – Nietzsche). Ainsi, selon Nietzsche, le génie est une affaire de temps et de persévérance. En outre, le philosophe estime que le génie n’est pas spécifique à l’art. Il concerne également d’autres activités humaines, comme la science par exemple. Pour Nietzsche, c’est une excuse que de considérer ce qui est génial comme échappant à toute initiative. C’est une façon de ne pas reconnaître sa médiocrité vis-à-vis d’une production que l’on estimerait comme divine, donc ne pouvant souffrir d’aucune comparaison terrestre : « Les hommes ne parlent intentionnellement de génie que là où les effets de la grande intelligence leur sont le plus agréables et où ils ne veulent pas d’autre part éprouver d’envie. Nommer quelqu’un  « divin », c’est dire « ici nous n’avons pas à rivaliser » ». L’art ne serait donc pas la seule expression du génie. L’intuition n’est pas un domaine réservée à l’artiste. Il faut bien de l’inspiration au scientifique pour s’engager dans une démarche théorique. La science en effet n’est-elle pas la découverte de ce que l’on ne connaît pas encore ? Et s’agissant de cette capacité à explorer ce qui n’existe pas pour soi, Nietzsche écarte l’idée qu’elle soit une dynamique transcendant l’homme qui s’en trouverait ainsi dotée. Il ne croit pas en la grâce : « Les artistes ont quelques intérêts à ce que l’on croit à leurs intuitions subites, à leurs prétendues inspirations ; comme si l’idée de l’œuvre d’art, de poème, de pensée fondamentale d’une philosophe tombait du ciel comme un rayon de grâce. En vérité, l’imagination du bon artiste ou penseur ne cesse de produire du bon, du médiocre et du mauvais mais son jugement extrêmement aiguisé et exercé, rejette, choisit, combine ; on voit ainsi aujourd’hui dans les carnets de Beethoven qu’il a composé ses plus magnifiques mélodies petit à petit, les tirant pour ainsi dire d’esquisses multiples. » Nietzsche met ainsi en évidence la tendance commune à ne pas considérer le travail derrière une œuvre, mais d’envisager celle-ci uniquement dans le tout qu’elle représente une fois terminée. Le goût esthétique supporterait mal le détail. Le génie serait reconnaissable dans l’entièreté de sa réalisation, c’est-à-dire qu’est pensé comme génial ce qui est abouti, comme l’explique Nietzsche : « En outre tout ce qui est fini, parfait, excite l’étonnement, tout ce qui est en train de se faire est déprécié. Or personne ne veut voir dans l’œuvre de l’artiste comme elle s’est faite ; c’est son avantage, car partout où l’on peut assister à la formation, on est un peu refroidi. L’art achevé de l’expression écarte toute idée de devenir, il s’impose tyranniquement comme perfection actuelle. » Il y a pourtant certainement du génie dans ce qui est en cours et deviendra génial. Déconnecter le génie du devenir revient à prendre position, avec Kant, pour une source donnée, sans que l’auteur de l’œuvre n’y ait mis de soi. L’immanence défendue par Nietzsche ne peut s’accorder avec cette proposition, même s’il faut reconnaître que le génie est plus qu’une maîtrise. L’artisan en effet n’est pas un artiste. Il produit en employant la technique et en s’inscrivant dans des règles assimilées et respectées. L’artiste est certes un technicien en transformant la matière, mais cette transformation dépasse toute conformité. L’artiste crée ses propres règles, qu’il ne connaît d’ailleurs pas avant de donner le premier coup de pinceau. L’artiste se crée au fur et à mesure de l’avancement de son œuvre. Son génie s’installe progressivement. Avec Nietzsche, on comprend que l’artiste, et donc son génie, sont toujours en devenir.

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jamil Tabet 04/10/2016 19:09

Quand Nietzsche s'oppose à Kant à propos du génie... Comment citer l'auteur de cet article