Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Quand Montaigne oppose la raison à la passion pour se préserver de la tristesse - Les Essais de Montaigne commentés et expliqués - Sur la tristesse, Livre I, Chapitre II

Montaigne-tristesse-essais.jpgLa tristesse habite les hommes par habitude, telle est la réflexion de Montaigne livrée dans le texte Sur la tristesse, Chapitre 2 du Livre I des Essais : « J’ignore tout de ce sentiment ; je ne l’aime ni ne l’estime, bien que les hommes aient pris l’habitude, comme si c’était un marché conclu à l’avance, de lui faire une place particulière. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience ». La tristesse ainsi serait communément admise comme honorable, ce que conteste Montaigne, dans la lignée de la pensée stoïcienne : « Et les Stoïciens, la considérant comme toujours lâche et vile, défendent à leurs disciples de l’éprouver ». Ainsi, être triste ne serait pas le signe d’une supériorité de la conscience, mais plutôt la manifestation d’un découragement, d’une lâcheté même, ce qui en soi est méprisable. Pour autant, même si la tristesse peut être est injustement considérée comme le signe d’un esprit vertueux ou intelligent, il arrive qu’elle ne s’exprime pas au moment où elle est attendue. Montaigne cite à ce propos quelques exemples célèbres pour lesquels le lien de causalité entre le malheur et la souffrance apparente n’est pas évident si l’on s’en tient à l’idée commune sur la tristesse, ce qui peut conduire à des conclusions erronées : « Ayant appris à Trente, où il se trouvait, la mort de son frère aîné, sur qui reposait l’honneur de sa maison, et sitôt après celle d’un autre de ses frères plus jeune, il soutint ces deux épreuves avec une constance exemplaire ; mais quelques jours après, comme un de ses gens venait de mourir, il se laissa emporter par ce dernier malheur, et abandonnant sa résolution, succomba à la douleur et aux regrets. Si bien qu’il y eut des gens pour dire qu’il avait été touché que par ce dernier coup du sort […] ». Sauf que ces gens se trompaient, et Montaigne s’empresse de le dire : « […] mais c’est qu’en vérité, il était déjà tellement plein de chagrin, qu’à la moindre peine nouvelle, sa résistance s’effondra d’un coup ». La douleur peut donc être muette, jusqu’à ce qu’elle devienne insupportable, et alors c’est l’être tout entier qui bascule. Ou alors, le silence d’une souffrance est lié à l’intensité de cette dernière qui atteint un tel paroxysme qu’aucune manifestation ne saurait l’illustrer : « A ce sujet, il faudrait peut-être évoquer aussi l’invention de ce peintre antique qui, pour représenter la douleur de ceux qui assistèrent au sacrifice d’Iphigénie en fonction de l’importance que revêtait pour chacun d’eux la mort de cette belle jeune fille innocente, ayant épuisé les dernières ressources de son art, au moment de peindre le père de la jeune fille, le représenta le visage couvert – comme si nulle expression n’était capable de représenter ce degré de la douleur ». Comment alors est-il possible, dans ces conditions, de considérer la tristesse comme un état permanent qui accompagnerait une attitude, lorsque l’entendement est dépassé par la douleur ? Il s’agit là d’une situation hors du commun qui rend caduque toute règle précédemment énoncée, en engageant la personne toute entière. La douleur s’accapare la totalité de l’être, son corps et son âme s’il fallait les distinguer, comme l’explique Montaigne : « En vérité, une douleur, pour atteindre son point extrême, doit envahir l’âme tout entière, et lui ôter sa liberté d’action. C’est ainsi qu’il nous arrive, quand nous parvient une très mauvaise nouvelle, de nous sentir saisi, paralysé, et comme incapable du moindre mouvement ; […] ». La souffrance devient ainsi le gardien d’une prison où se trouve enfermé celui qui souffre, pétrifié qu’il est dans un silence morne. Seul le chagrin peut libérer l’âme prisonnière d’une douleur trop vive : « […] et l’âme abandonnant ensuite aux larmes et aux plaintes, semble se libérer, se délier, s’épanouir et se mettre à son aise ». Il est donc impératif, pour se sauvegarder, d’extérioriser ce mal qui ronge, car à défaut c’est à coup sûr une perte de soi assurée, sans qu’il soit même question de la mort. Sur ce point, Montaigne recommande la raison, qui selon lui est la seule qui puisse nous sortir de la torpeur : « Ainsi ce n’est pas dans la plus vive, et la plus ardente chaleur de l’exaltation que nous sommes le mieux à même de faire entendre nos plaintes et d’user de persuasion : l’âme est alors alourdie de pensées profondes, et le corps abattu et languissant d’amour ». La passion pour Montaigne soumet le sujet à des turbulences émotionnelles qui font le lit de la douleur lorsqu’un coup du sort malheureux frappe le passionné. Ainsi, loin de considérer la tristesse comme un état estimable, Montaigne préfère s’en préserver, en opposant la raison aux élans passionnels : « Je suis de nature peu sensible, et je renforce tous les jours ma carapace en raisonnant ».

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article