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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

De la nécessité de la tragédie pour vivre selon Nietzsche

Nietzsche-Tragedie.jpgLa volonté de puissance est selon Nietzsche l’élément moteur de la vie. Mais cette volonté, qui se manifeste par l’accroissement de l’être, trouve obstacle. Stoppée, elle décline dans de multiples volontés individuelles, dont la volonté de connaître consistant               avant tout à ordonner un monde que Nietzsche présente comme chaotique. Puis vient la volonté de vérité qui est une critique de la volonté de connaître sans pour autant échapper à la fausseté, en contre-proposant aux apparences un monde inapparent, un arrière-monde dans lequel résiderait ce qui est vrai. Nietzsche condamne cela, pensant que la vérité est une négation de la vie. Seulement, la théorie de la volonté de puissance participe du même ordre, à savoir une remise en cause de ce qui est apparent. La proposition nietzschéenne n’est-elle pas alors qu’une manifestation en plus de la volonté de vérité ? Ne s’agit-il pas d’une critique supplémentaire, se présentant comme une vérité, donc également nuisible à la vie ? Nietzsche reconnaît ce paradoxe dans La volonté de puissance : « Avouer que la non-vérité est la condition de la vie, sans doute, c’est un terrible procédé pour abolir notre sentiment usuel des valeurs ; là où jamais il s’agit de ne pas mourir de la vérité que l’on a reconnue. » Nietzsche pourtant dépasse ce paradoxe. Reconnaître la non-vérité comme une condition de vie n’empêche pas de vivre avec la vérité, tout en accordant à son contraire, l’erreur, le même degré d’importance, voire plus. Nietzsche rompt ainsi avec la tradition socratique visant à faire du vrai l’idéal du bien. Selon lui, l’erreur étant inhérente à la vie, la condamner absolument revient à diminuer d’autant le vivant. Il privilégie donc l’erreur à la connaissance, mais il est suffisamment lucide pour admettre que connaître participe de la vie usuelle. Il y a là une contradiction qui ne peut être dépassée, selon Nietzche, qu’avec l’art, s’agissant d’un produit esthétique stimulant la vie avec des apparences, sans qu’aucune vérité n’y soit mise en jeu. L’art est alors ce qui prime sur tout, y compris sur la vérité. De l’esthétique à l’éthique, il n’y a qu’un pas, ce que laisse penser Nietzsche dans La volonté de puissance : « L’art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité. » Cependant, pour Nietzsche, toutes les formes d’art ne se valent pas. La tragédie est pour lui le summum artistique compatible avec la vie, ou plutôt avec l’absurdité de l’existence, Nietzsche prolongeant au début de sa carrière philosophique le thème central de celui qu’il considérait comme son maître, Schopenhauer. Ainsi, le héros tragique permet de mieux supporter le destin absurde auquel chacun est voué en étant une représentation acceptable de la condition horrible qui nous lie et dont seul le chaos en est le maître. L’art tragique sauve en quelque sorte, l’art est « […] comme un magicien sauveur, apportant le baume secourable : lui seul a le pouvoir de transmuer ce dégoût de ce qu’il y a d’horrible et d’absurde dans l’existence en représentations, à l’aide desquelles la vie est rendue possible. » (La naissance de la tragédie). Il s’agit là d’une première idée de Nietzsche qui voit dans l’art tragique la capacité de passer de Dionysos à Apollon, du chaos essentiel à une apparente harmonie. Pourtant, Nietzsche reviendra plus tard sur cette proposition de jeunesse, en estimant que la tragédie n’est pas une consolation car ce serait reconnaître que la vie est fondée sur le mal, ce que le théoricien de la volonté de puissance ne peut admettre. Nietzsche préfère, on le sait, l’affirmation à la négation du vivant. Il abandonne donc le couple Dionysos – Apollon et le remplace par l’innocence de la vie. Ni bien, ni mal. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de bon ou de mauvais. Il ne s’agit pas pour Nietzsche de verser dans ce qu’il appelle le nihilisme, cette position de l’esprit ne reconnaissant aucune valeur prédominante par rapport à une autre. Si tout se vaut, rien ne vaut, et alors à quoi bon ! Nietzsche refuse cet enchaînement qu’il considère comme mortifère et qu’il pense reconnaître dans la conscience générale de son époque. Pour lui, le monde moderne et la morale qui la caractérise sont contraires à la vie. Il appelle ainsi ses contemporains à reconsidérer très vite l’art tragique.

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Antoine Michon 30/01/2011 20:20


Et lui sans aucun doute un faible pour toi aussi, merci Sylvie à bientôt.


Bisson 30/01/2011 14:26


OK le voyage est commencé, j'ai toujours eu un faible pour Dionysos :)
Sylvie Bisson


Antoine Michon 30/01/2011 14:02


C’est un plaisir Bisson, prend ton ticket d’or pour la nef des fous. J’en profite pour faire une autre remarque.

« Pourtant, Nietzsche reviendra plus tard sur cette proposition de jeunesse, en estimant que la tragédie n’est pas une consolation ».

Je voudrais revenir sur ce point, en effet il y a un profond désaveu au sein de la Naissance de la Tragédie… Nietzsche pensait qu’avec l’œuvre de Wagner nous revenions à une époque comparable à
celle de l’époque de la tragédie… Ouvrage qui fut par ailleurs dédicacé à Wagner et c’est pour contrer sa propre dédicace que Nietzsche rédige plus tard son auto-critique de la naissance de la
tragédie. Je pense que ce désaveu initial deviendra peu à peu sa grande espérance sur l’avenir qu’est l’avènement du dionysiaque qui illustre ce retour à l’esprit de la tragédie.
Or dans le dernier fragment de son auto critique, Nietzsche soutient justement que l’esprit de la tragédie, où plutôt que la jeunesse de l’avenir devra non pas trouver une consolation métaphysique
(clef du festin ancien) mais une consolation de l’ici-bas et de la vie elle-même, l’apprentissage du rire. Le rire tragique est l’expression de la joyeuse méchanceté, Nietzsche le considère comme
cette consolation de l’ici-bas c'est-à-dire conçue comme ce remède au pessimisme lui-même.

Je pense aussi que loin d’abandonner le couple esthétique, ce combat entre Apollon et Dionysos, Nietzsche le résout en la victoire du dionysiaque sur l’Apollinien. C’est désormais le dionysiaque
qui déchargé le poids que l’ivresse apollinienne (onirique) faisait peser sur lui, c’est le déchirement du ciel, le dévoilement. Soit dit en passant la conjecture inverse à celle de la naissance de
la civilisation, je veux dire sa ruine…


Bisson 30/01/2011 11:24


Merci pour ces deux beaux textes et leur commentaire. Je voyage depuis peu dans l'œuvre de Nietzsche dont j'aime les fulgurances, mais qui est tout de même assez complexe. Disons qu'instinctivement
je suis d'accord, mais cela ne suffit pas, l'être humain a le désir de connaître...à présent j'irai voir sur votre blog. A bientôt.


Antoine Michon 29/01/2011 19:36


Un petit bonsoir de Chiron : Merci pour ton propos il est très clair et bien intéressant. Je lance là quelques pistes de réflexions mais j'ai fait ça un peu trop rapidement pardonne si je lance là
peut être un peu abusivement quelques textes sur lesquels on discutera après si tu le souhaites.

La proposition nietzschéenne n’est-elle pas alors qu’une manifestation en plus de la volonté de vérité ?

Fou seulement ! Poète seulement ! : Dans l'air clarifié, quand déjà la consolation de la rosée descend sur la terre, invisible, sans qu'on l'entende, car la rosée consolatrice porte des chaussures
fines, comme tous les doux consolateurs - songes-tu alors, songes-tu, cœur chaud, combien tu avais soif jadis soif de larmes divines, de gouttes de rosée, altéré et fatigué, combien tu avais soif,
puisque, dans l'herbe, sur des sentiers jaunies, les rayons du soleil couchant, méchamment, au travers des arbres noirs, couraient autour de toi, des rayons ardents et malicieux.
« Le prétendant de la vérité ? Toi ? - ainsi se moquaient-ils - Non ! Poète seulement !Une bête rusée, sauvage, rampante, qui doit mentir, qui doit mentir sciemment, volontairement, envieuse de
butin, masquée de couleurs, masque pour elle-même, butin pour elle-même, Cela - le prétendant de la vérité ?...
Non ! Fou seulement ! Poète seulement ! parlant en images coloriées, criant sous un masque multicolore de fou, errant sur des mensongers ponts de paroles, sur des arcs-en-ciel mensongers, parmi de
faux ciels errant, planant çà et là, - fou seulement ! poète seulement !
Cela - le prétendant de la vérité ?... Ni silencieux, ni rigide, lisse et froid, changé en image, en statue divine, ni placé devant les temples, gardien de seuil d'un Dieu : Non ! ennemi de tous
ces monuments de la vertu, plus familier de tous les déserts que de l'entrée des temples, plein de chatteries téméraires, sautant par toutes les fenêtres, vlan ! dans tous les hasards, reniflant
d'envie et de désirs !
Ah ! toi qui cours dans les forêts vierges, parmi les fauves bigarrés, bien portant, colorié et beau comme le péché, avec les lèvres lascives, divinement moqueur, divinement infernal, divinement
sanguinaire, que tu cours, sauvage, rampeur, menteur...
Ou bien, semblable à l'aigle qui regarde longtemps, longtemps, le regard fixé dans les abîmes, dans ses abîmes...- oh ! comme il plane en cercle, descendant toujours plus bas, au fond de l'abîme
toujours plus profond ! -
Puis, soudain, d'un trait droit, les ailes ramenées, fondant sur des agneaux, d'un vol subit, affamé, pris d'appétit pour ces agneaux, détestant toutes les âmes d'agneaux, haineux de tout ce qui a
le regard vertueux, l'oeil de la brebis, la laine frisée, de tout ce qui est stupide et bienveillant comme l'agneau.
Tels sont, semblables à l'aigle et la panthère, les désirs du poète, tels sont tes désirs, entre mille masques, toi qui es fou, toi qui es poète ?...
Toi qui vis l'homme, tel Dieu, comme un agneau - Déchirer Dieu dans l'homme, comme l'agneau dans l'homme, rire en le déchirant – Ceci, ceci est ta félicité, la félicité d'un aigle et d'une
panthère, la félicité d'un poète et d'un fou ! »...
Dans l'air clarifié, quand déjà le croissant de la lune glisse ses rayons verts, envieusement, parmi la pourpre du couchant : - Ennemi du jour, glissant à chaque pas, furtivement, devant les
bosquets de roses, jusqu'à ce qu'ils s'effondrent pâles dans la nuit : Ainsi suis-je tombé moi-même jadis de ma folie de vérité, de mes désirs du jour, fatigué du jour, malade de lumière, - je suis
tombé plus bas, vers le couchant et l'ombre : par une vérité brûlé et assoiffé - t'en souviens-tu, t'en souviens-tu, coeur chaud, comme alors tu avais soif ? - Que je sois banni
de toute vérité ! Fou seulement ! Poète seulement ! (NIETZSCHE Friedrich, Dithyrambes de Dionysos, « Fou seulement ! Poète seulement ! ».)

Quelle volonté de vérité porte celui qui impose un scepticisme radical ? l’homme véridique celui qui est animé par la volonté de connaître le vrai, ou encore pire le « défenseur de la vérité » est
seulement un croyant pour Nietzsche (aphorisme 344 GS). Donc je ne pense pas que la proposition Nietzschéenne est une manifestation de plus de la volonté de vérité... Mis à part, si l’on conçoit un
moment que celui qui dit qu’il n’y a pas de vérité énonce par là même une vérité ?.. Dès lors où est le paradoxe dans le fait que Nietzsche conçoive que « la non vérité est la condition de la vie
», si celui-ci dit que la connaissance elle-même est d’illusion, un mensonge un artifice de falsification et de tromperie (Vérité et mensonge au sens extra moral). Un perspectivisme et une
hiérarchie des états psychologiques mais point de vérité.

« Il abandonne donc le couple Dionysos – Apollon et le remplace par l’innocence de la vie ».

L’avènement du dionysiaque est celle d’une esthétique, un retour à l’esprit de la tragédie : « Portons nos regards vers l’avenir, dans un siècle d’ici, et supposons que mon attentat contre deux
millénaires de contre-nature et de profanation de l’homme est réussi. Ce nouveau parti de la vie […], rendra à nouveau possible sur terre ce trop plein de vie dont, à son tour, le dionysisme doit
nécessairement sortir. Je promets un âge tragique : l’art suprême de l’acquiescement à la vie, la tragédie renaîtra lorsque l’humanité aura derrière elle la conscience des guerres les plus dures,
mais les plus nécessaires, sans en souffrir… » (Friedrich Nietzsche, Ecce homo, « Naissance de la tragédie », fragment 4).