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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Ce qui distingue l'artiste selon Paul Valery...ou lorsque le voyant n'est pas celui que l'on croit être

Paul-Valery.jpgC’est avec la perception que l’homme entretient son rapport avec le monde. Percevoir, c’est ramener à soi ce qui est pour en faire une image. Mais cette imagerie est fonction de l’intérêt de chacun. Autrement dit, on ne voit pas tous le même paysage, ce qu’explique Paul Valery : « L’homme vit et se meut dans ce qu’il voit ; mais il ne voit que ce qu’il songe. Au milieu d’une campagne, essayez divers personnages. Un philosophe vaguement n’apercevra que phénomènes ; un géologue, des époques cristallisées, mêlées, ruinées, pulvérisées ; un homme de guerre, des occasions et des obstacles ; et ce ne seront pour un paysan que des hectares, des sueurs et des profits… ». Cependant, Valéry distingue dans cette multitude de points de vue dont il se fait l’écho un aspect commun : « Mais tous, ils auront de commun de ne rien voir qui soit purement vue. Ils ne reçoivent de leurs sensations que l’ébranlement qu’il faut pour passer à tout autres choses, à ce qui les hante. Tous, ils subissent un certain système de couleurs ; mais chacun d’eux sur-le-champ les transforme en signes, qui leur parlent à l’esprit comme feraient les teintes conventionnelles d’une carte. » Ainsi, chacun ne peut s’empêcher de transformer ce qu’il voit en un signifiant qui lui est propre. Ce qui est perçu n’est pas le monde mais une réalité filtrée selon des codes personnels. Pour Valery, notre vision du réel n’est pas un accord parfait entre la chose et nous-mêmes. Dans chaque objet, il y a de soi. Trop peut-être pour que nous puissions vivre totalement l’instant présent. Avec soi-même, les  souvenirs et les promesses s’entremêlent dans la chose perçue, la mémoire et l’espoir colorent la colline en plus de sa couleur d’origine. La perception dépend ainsi d’un rapport singulier que nous avons avec le temps. Pour chaque instant, nous sommes présents avec notre histoire et notre regard vers l’avenir. Nous sommes quelque part absent de chaque moment et cela parce que notre perception fonctionne avec les modalités temporelles : « Ces jaunes, ces bleus, ces gris assemblés si bizarrement s’évanouissent dans l’instant même ; le souvenir chasse le présent ; l’utile chasse le réel ; la signification des corps chasse leur forme. Nous ne voyons aussitôt que des espoirs ou des regrets, des propriétés et des vertus potentielles, des promesses de vendange, des symptômes de maturité, des catégories minérales ; nous ne voyons que du futur ou du passé, mais point les taches de l’instant pur. » Voici donc que toute une réalité nous échappe, à tous…sauf un : l’artiste. En effet, pour Valery, l’artiste est celui capable de saisir le monde sans interférence personnelle, sans biais : « La couleur lui parle couleur, et il répond à la couleur par la couleur. » L’artiste est la personne véritablement présente dans chaque instant et il nous donne à voir ce qu’il perçoit de cette présence. Celle-ci peut cependant prendre les allures de son contraire, l’absence, aux yeux de ceux pour qui l’art est transparent, comme le fait remarquer Paul Valery à propos d’une femme peintre, Berthe Morisot, à qui il rend hommage : « Berthe Morisot vivait dans ses grands yeux dont l’attention extraordinaire à leur fonction, à leur acte continuel lui donnait cet air étranger, séparé, qui séparait d’elle. Etranger, c’est-à-dire étrange ; mais singulièrement étranger, - étranger, éloigné par présence excessive. Rien ne donne cet air absent et distinct du monde comme de voir le présent tout pur. Rien, peut-être, de plus abstrait que ce qui est. » Le voyant n’est pas celui que l’on croit être…

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Michael 06/09/2011 11:04


"Ce qui est perçu n’est pas le monde mais une réalité filtrée selon des codes personnels."
Louis Latourre qui a mis en scène les "Fragments du Narcisse" et la "Cantate du Narcisse" de Valéry a théorisé sur ce filtre qui entrave et cloisonne notre perception du monde. Et pour lui cette
grille réductrice est liée à l'acquisition du langage. Voyez les deux articles (vraiment bien écrits !):

Les Dessous du langage
http://theatreartproject.com/langage.html

Vers un théâtre d'art
http://theatreartproject.com/theatre.html