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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Pour entrer dans l'oeuvre d'Albert Camus - Le mythe de Sisyphe - Chapitre deux : Les murs absurdes - Commentaires et explications - 2ème partie

Albert Camus Le mythe de Sisyphe

Quel que soit le niveau de la pensée, qu’elle soit profonde ou légère, scientifique, religieuse, sérieuse ou bien rieuse, l’esprit avec elle vise la familiarité. Nous sommes jetés dans le monde, il faut bien faire avec, alors autant qu’il soit notre parent : « Le désir profond de l’esprit même dans ses démarches les plus évoluées rejoint le sentiment inconscient de l’homme devant son univers : il est exigence de familiarité, appétit de clarté. Comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain, le marquer de son sceau. » Avec la raison, l’homme tente de ramener le monde à soi. Il y réussit pour partie, avec la technique, lorsqu’il le rend utile. Mais dès lors qu’il est question d’entrer en correspondance avec le réel, d’y déceler un signe, d’en comprendre une éventuelle intention pour justifier toute existence, quand l’homme se prend à rêver d’unité du monde pour s’y fondre, là se trouve son drame puisque jamais son souhait ne peut être satisfait : « Cette nostalgie d’unité, cet appétit d’absolu illustre le mouvement essentiel du drame humain. »

Que peut-on vraiment connaître ? Certes, nous apprenons. Mais jusqu’où ? Il est une impuissance irréductible de la pensée : « De qui et de quoi en effet puis-je dire : « Je connais cela ! » Ce cœur en moi, je puis l’éprouver et je juge qu’il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu’il existe. Là s’arrête toute ma science, le reste est construction. Car si j’essaie de saisir ce moi dont je m’assure, si j’essaie de le définir et de le résumer, il n’est plus qu’une eau qui coule entre mes doigts. » Belle leçon d’humilité ! Camus nous apprend que l’on sent plus qu’on ne pense, d’où un sentiment d’étrangeté à l’égard de ce qui nous entoure, mais aussi vis-à-vis de nous-même. L’étrangeté n’est pas tant devant moi, mais en moi lorsque j’essaie raisonnablement d’en saisir l’essence. La substance parle peut-être au cœur, au sentir, l’essence elle n’existe pas sauf à la construire. La pensée édifie mais ne saisit rien, et l’on sait que tout édifice est mortel, y compris ce moi que je construis plus que je ne connais. Socrate a beau clamer « Connais-toi toi-même », mais connaître quoi ? Qui ? La conscience de nous-même n’échappe pas à l’interprétation. Nous nous représentons nous-même, comme nous nous représentons la pierre, l’arbre, l’animal : « Pour toujours, je serais étranger à moi-même. En psychologie, comme en logique, il y a des vérités mais point de vérité. » Avec l’interprétation, ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera plus demain. Les vérités s’épuisent, ce qui n’enlève pas leur qualité, c’est-à-dire de représenter le vrai quand elles ont pour elles la force de l’évidence du moment, d’un instant. Camus est proche de Nietzsche à propos de la vérité ; il y décèle des représentations, comme Nietzsche pensaient les interprétations comme un monde infini puisque tout est interprétable.

La science explique le monde, elle ne le justifie pas. Une démonstration ou toute autre démarche scientifique confirmera peut-être l’idée que l’on se fait de la composition du réel, d’en comprendre les mouvements. Mais rien ne nous dira pourquoi le monde est composé de la sorte et ce qui le pousse à se mouvementer ainsi. La poésie viendrait-elle au secours de la science pour entendre ce que le monde aurait à dire ? Camus l’envisage plutôt comme une échappatoire, tout comme l’art : « Vous m’expliquez ce monde avec une image. Je reconnais que vous en êtes venus à la poésie : je ne connaîtrai jamais. Ai-je le temps de m’en indigner ? Vous avez déjà changé de théorie. Aussi cette science qui devait tout m’apprendre finit dans l’hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en œuvre d’art. » La science n’y peut rien, la pensée s’essouffle d’elle-même. D’aussi loin qu’elle peut aller, elle finit par s’abandonner à ce qu’elle ne peut expliquer. Des murs se dressent, infranchissables. On peut rester là, sans explication, ou bien s’en retourner d’où l’on vient en renonçant à toute élucidation : « Etranger à moi-même et à ce monde, armé pour tout secours d’une pensée qui se nie elle-même dès qu’elle affirme, quelle est cette condition où je ne puis avoir la paix qu’en refusant de savoir et de vivre, où l’appétit de la conquête se heurte à des murs qui défient les assauts ? Tout est ordonné pour que prenne naissance cette paix emprisonnée que donnent l’insouciance, le sommeil du cœur ou les renoncements mortels. » Ces murs dont nous parlent Camus nous renvoient à notre propre condition. Nous étions désireux de connaître la vérité, employant toute notre intelligence pour y parvenir, et nous voici désormais devant l’inexplicable. La raison conduit à ce qui n’est pas raisonnable, à l’irrationnel. En chemin, nous avons pensé reconnaître le monde, nous l’avons interprété familièrement, il nous a semblé à notre portée et rien ne semblait nous arrêter dans notre élan. Mais une fois proche du but, persuadés que la vérité se laisserait happée par nos raisonnements, nous pensant infaillibles, voilà donc que la raison fait naufrage, échoue sur une terre à jamais inconnaissable. Comment alors ne pas se sentir abattu et secoué par un sentiment d’absurdité, une fois que l’on comprend que la raison, aussi bien employée soit-elle, nous conduit à ce qui est insensé, que le sens de notre réflexion nous amène à la conclusion que de sens, il n’y en a point : « Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l’homme prend désormais son sens. Un peuple d’irrationnel s’est dressé et l’entoure jusqu’à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l’absurde s’éclaire et se précise. » Nous y voilà, nous y sommes, l’absurde est là, face à nous, et nous savons désormais qu’il ne nous quittera plus, sauf à retrouver le sommeil, mais le peut-on vraiment...L’absurde est comme un précipice, il nous attire. Personne se trouvant sur une crête ne peut s’empêcher de jeter un œil sur le vide.

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