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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Pour entrer dans l'oeuvre d'Albert Camus - Le mythe de Sisyphe - Chapitre deux : Les murs absurdes - Commentaires et explications - 1ère partie

Albert Camus Le mythe de Sisyphe

Les sentiments nous révèlent des choses que la raison ne dit pas, puisqu’ils « […] promènent avec eux leur univers, splendide ou misérable. » Ses révélations cependant ne sont pas aisées. Le sentiment, nous dit Camus, est nu et ne rayonne pas, ce qui le rend insaisissable. La conscience a plus besoin de lumière qu’elle n’illumine le monde. L’homme ainsi a ses mystères, ses silences qui échappent au calcul. Le sentiment de l’absurde appartient à cet ordre mystérieux, incalculable. Le mystère cependant n’empêche pas la manifestation. Ainsi, les actes et les comportements sont de précieux témoignages à propos de leur auteur : « […] un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères. Il en est ainsi, un ton plus bas, des sentiments, inaccessibles dans le cœur, mais pratiquement trahis par les actes qu’ils animent et les attitudes d’esprit qu’ils supposent. » Pour Camus, à propos de l’absurde et du sentiment qui en découle, il n’est pas possible de connaître. Au mieux l’analyse est utile, puisque de témoins il n’y a que les apparences : « La méthode définie ici confesse le sentiment que toute vraie connaissance est impossible. Seules les apparences peuvent se dénombrer et le climat se faire sentir. » Le concept n’a pas sa place dans la démarche empruntée par Camus. L’apparence, le climat, la façon d’être, voilà bien ce qui peut nous renseigner sur le sentiment de l’absurde. Toute métaphysique est à exclure. La surface en dit bien plus que des profondeurs supposées. En cela, Camus prend une position nietzschéenne.

« Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. » La lassitude, point de départ du sentiment de l’absurde ? Faut-il être lasse pour s’étonner, se demander « pourquoi » ? Camus le pense : « La lassitude est la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps les mouvements de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. » Mais de quelle suite s’agit-il ? « La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. » Deux alternatives donc, selon Camus, au mouvement de la conscience déclenché par la lassitude et qui détourne des habitudes et de toutes les nécessités. On pourrait pourtant reconnaître à celles-ci quelques vertus salutaires compte tenu de la perspective qui s’ouvre devant soi si l’on s’en éloigne : la mort, ou bien quelque chose d’autre. Le choix n’est pas multiple, si tenté qu’il soit possible de choisir. Toujours est-il que l’alternative au suicide, selon Camus, est le rétablissement. S’agit-il alors de tomber à nouveau dans un sommeil quotidien, qui peut-être serait un peu plus éclairé qu’il ne le fût précédemment, avant que la lassitude n’ait bousculé la conscience vers de nouvelles considérations ? Selon Camus, certainement pas, puisqu’est en jeu un éveil définitif. Tout retour en arrière vers une conscience moelleuse, indolente, est impossible. La conscience fonctionne par étape, une fois l’une d’elle franchit, la précédente n’est déjà plus accessible. On peut certes perdre la mémoire, mais là encore c’est un cap nouveau qui n’a rien de commun avec ce que fût la conscience auparavant. Le rétablissement dont parle Camus n’est pas une amnésie et ne peut être un renoncement. On pressent que la révolte s’y trouve, en toile de fond, même si elle n’éteindra jamais le sentiment de l’absurde.

A la révolte s’ajoute l’étrangeté avec le sentiment de l’absurde : « Un degré plus bas et voici l’étrangeté : s’apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quelle point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. » La nature ne nous dit rien. Ce silence n’est pas de l’indifférence puisque le monde n’a rien à dire. L’homme est absolument seul pour tout discours et pour tout sens à accorder à quoique ce soit. Inhumain, trop inhumain, telle est la qualité de tout ce qui nous entoure. Comment dès lors ne pas se sentir étranger de tant d’inhumanité ? Il faut entendre ici l’inhumanité comme ce qui n’est pas humain, sans jugement de valeur, sans référence à une quelconque monstruosité. D’ailleurs, Camus nous dit que la beauté est inhumaine : « Au fond de toute beauté gît quelque chose d’inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d’arbres, voici qu’à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointain qu’un paradis perdu. » Ce qui est beau ne nous appartient pas, sauf le sens que nous lui prêtons. Il n’est pas non plus question ici d’arrière-monde qui ne soit pas le nôtre, à nous les hommes, lorsqu’avec l’imagination nous démultiplions le réel. Mais de quelque monde dont il s’agisse, nous l’attrapons en lui donnant du sens et en nous le rendant familier. On se sent bien en famille…jusqu’au jour où on souhaite en sortir. L’absurde, c’est aussi l’histoire d’une émancipation, ce que ne dit pas Camus. L’étrangeté selon lui est une dépossession du monde pour l’homme. Ce n’est pas de s’échapper dont il s’agit avec le sentiment de l’absurde, mais de ne plus reconnaître ce qui par le passé ne suscitait nulle question, nul malaise, ce qui auparavant aller de soi habituellement, sans effort : « Le monde nous échappe puisqu’il redevient lui-même. Ces décors masqués par l’habitude redeviennent ce qu’ils sont. Ils s’éloignent de nous. » Au quotidien, nous personnalisons ce qui nous entoure alors même que rien ne nous appartient en dehors du sens qu’on donne à chaque chose. Humain, trop humain, lorsqu’il s’agit de figurer le monde à notre image. Moins humain, plus humain, lorsque tout sens s’efface devant des automatismes confortables. L’homme est ainsi capable de la même inhumanité que celle caractérisant la pierre, ce qui est troublant jusqu’au malaise : « Ce malaise devant l’inhumanité de l’homme même, cette incalculable chute devant l’image de ce que nous sommes, cette « nausée » comme l’appelle un auteur de nos jours, c’est aussi l’absurde. » Cette chute dont parle ici Camus n’a rien de biblique, ce n’est pas la connaissance qui est en cause. L’être humain chute lorsqu’il ne sait plus qu’il est un homme.

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