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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

L'absurde est la confrontation entre la raison humaine et le silence du monde - Commentaires et explications du chapitre II, Le mythe de Sisyphe, d'après Albert Camus

Le sentiment de l’absurde peut toucher n’importe qui, à n’importe quel moment, tel est le message que nous adresse Albert Camus dans le chapitre II de son essai Le mythe de Sisyphe. Point de préparation, ni motivation, pour être saisi un jour par l’absurde. Cela tombe ainsi, sans prévenir, comme l’écrit Camus : « Il arrive que les décors s’écroulent. […] Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. » Même si rien n’alerte le sujet avant une prise de conscience de l’absurde, il existe néanmoins une condition, un facteur, qui l’y amène : la lassitude. Le quotidien soudainement s’épaissit, devient lourd à porter, et le long enchainement des gestes ordinaires se rompt progressivement. Pourquoi tout cela, voilà la question qui brise le rythme somnolent imprimé par les habitudes. Pour autant, être las n’est pas une fin, mais un commencement, un mouvement de la conscience. Camus y distingue alors deux issues différentes : le retour à la vie d’avant, sans que la prise de conscience n’ait eu le moindre effet, ou le réveil définitif. Et Camus inscrit le suicide, qui rappelons-le est pour lui le thème fondamental de la réflexion philosophique, dans cette seconde alternative. Il nous dit que « le simple « souci » est à l’origine de tout », donc de la mort volontaire. Heureusement, il ne s’agit pas du seul lendemain, et Camus nous parle de rétablissement, sans en approfondir encore l’idée à ce stade du récit.

 

Camus détermine également d’autres points d’ancrage permettant au sentiment de l’absurde de se développer chez l’individu. Il y a tout d’abord la relation qu’entretient l’homme avec le temps. Dans ses premières années, le sujet échappe au temps, en se projetant sans cesse vers l’avenir. Le présent n’est là que pour préparer l’avenir, ou se souvenir. Mais un jour, le temps rattrape la pensée, la conscience nous disant alors que l’écoulement régulier des jours joue en notre défaveur, que nous existons dans la durée, et ainsi l’homme « y reconnait son pire ennemi.» C’est ici que l’absurde se dévoile, dans le rapport entre la volonté humaine de projection vers demain, et le fait que la mort se trouve dans un lendemain. L’étrangeté est également à la source du sentiment de l’absurde. Le monde devient brusquement comme étranger, par son indifférence à notre égard. Il existait déjà avant que nous y soyons plongés, il sera encore une fois que nous n’y serons plus. Il y a ainsi quelque chose d’inhumain dans le réel, mais aussi dans le comportement des hommes. Les observer révèle une certaine inhumanité pour ce qui est de leur adhésion inconditionnelle à la quotidienneté. Camus écrit à ce propos que « les hommes aussi secrètent de l’inhumain. » Ainsi, les habitudes habillent la normalité, alors que la conscience qui dénude exhibe un monde à l’état brut, sans sens prédéterminé.

 

La mort participe pareillement de l’absurdité car en tant que fin de tout, elle met en lumière l’inutilité de nos actes : « Aucune morale, ni aucun effort ne sont à priori justifiables devant les sanglantes mathématiques qui ordonnent notre condition. » Pourtant, malgré toutes ces marques d’inhumanité, l’homme cherche à faire du réel son parent, dans une logique de familiarisation entre le monde et lui. L’être humain veut connaître, et dans ce XXème siècle où le sang se mêle à l’idéologie, il se persuade que la raison peut tout. Pourtant, Camus prévient que l’intelligence humaine est aussi synonyme de contradiction, et il cite à ce propos Aristote : « La conséquence souvent ridiculisée de ces opinions est qu’elles se détruisent elles-mêmes. Car en affirmant que tout est vrai, nous affirmons la vérité de l’affirmation opposée et par conséquent la fausseté de notre propre thèse (car l’affirmation opposée n’admet pas qu’elle puisse être vraie). Et si l’on dit que tout est faux, cette affirmation se trouve fausse, elle aussi. Si l’on déclare que seule est fausse l’affirmation opposée à la nôtre ou bien que seule la nôtre n’est pas fausse, on se voit néanmoins obligé d’admettre un nombre infini de jugements vrais ou faux. »

 

La connaissance par l’homme du monde qui l’entoure ne peut donc, selon Camus, qu’être limitée. Camus est aussi celui qui pense la limite, et il estime que l’opposition de cette dernière aux prétentions de la raison constitue le drame humain. L’homme a beau chercher l’unité, elle n’existe pas pour Camus. Il n’y a pas une vérité, mais des vérités : « Entre la certitude que j’ai de mon existence et le contenu que j’essaie de donner à cette assurance, le fossé ne sera jamais comblé. Pour toujours, je serais étranger à moi-même. En psychologie comme en logique, il y a des vérités mais point de vérité. » Pour autant, Camus ne dit pas qu’il faille renoncer à connaître. Mais il souhaite rester lucide ; il prévient. La science ne peut pas tout ; les évidences ne sont pas tout. L’interprétation n’est jamais très éloignée d’une démarche tendant à universaliser le réel : « Ce cœur en moi, je puis l’éprouver et je juge qu’il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu’il existe. Là s’arrête toute ma science, le reste est construction. Car si j’essaie de saisir ce moi dont je m’assure, si j’essaie de le définir et de le résumer, il n’est plus qu’une eau qui coule entre mes doigts. » Certes, les moyens d’observation déployés dans le cadre scientifique deviennent sans cesse plus performants. La science ajoute à la science. Autrement dit, ce qui est découvert participe à la découverte prochaine d’autre chose. Il n’empêche que des questions restent définitivement en suspens sur un plan rationnel. La mystique peut prendre le relais de la raison, en proposant des solutions, ou alors c’est la poésie qui s’empare du sujet dès lors que la science laisse place aux images, comme l’écrit Camus : « Au terme dernier, vous m’apprenez que cet univers prestigieux et bariolé se réduit à l’atome et que l’atome lui-même se réduit à l’électron. Tout ceci est bon et j’attends que vous continuiez. Mais vous me parlez d’un invisible système planétaire où des électrons gravitent autour d’un noyau. Vous m’expliquez ce monde avec une image. Je reconnais alors que vous en êtes venus à la poésie : je ne connaîtrai jamais. […] Ainsi cette science qui devait tout m’apprendre finit dans l’hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en œuvre d’art. » Camus avoue, en parlant au nom de l’homme, que tout ne peut être connu, et la volonté n’y suffit pas. Il existe un mur que la raison ne parvient pas à dépasser, et également de multiples raisons pour abandonner : « Vouloir, c’est susciter les paradoxes. Tout est ordonné pour que prenne naissance cette paix empoisonnée que donnent l’insouciance, le sommeil du cœur et les renoncements mortels. » Mais pour ceux qui n’abandonnent pas, Camus prévient que l’absurde n’est pas le monde. C’est l’intention de raisonner ce qui n’est pas raisonnable qui est au cœur de l’absurde : « Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et ce désir éperdu de clarté dont l’appel raisonne au plus profond de l’homme. » Nous pourrions dire que l’homme crie, et personne ne lui répond. Nous pourrions dire que l’homme attend une compagnie bienveillante qui daigne répondre à ses questions, mais il est seul, comme dans un désert. Est-il alors possible de vivre avec cette pensée, s’interroge Camus : «  A partir du moment où elle est reconnue, l’absurdité est une passion, la plus délicate de toutes. Mais savoir si l’on peut vivre avec ses passions, savoir si l’on peut accepter leur loi profonde qui est de brûler le cœur que dans le même temps elles exaltent, voilà toute la question. » Que faire donc ? Une fois encore, Camus laisse la question en suspens, pour y répondre par la suite. Il préfère dans un premier temps s’intéresser aux réponses formulées avant lui par d’autres penseurs, comme Heidegger par exemple, pour qui tout renoncement de la conscience quant à l’absurde est à proscrire, ou encore Jaspers et Chestov qui arrive à la même conclusion que lui, à savoir que la pensée butte tôt ou tard sur l’irrationnel. Camus fait également référence à la phénoménologie défendue par Husserl, pour qui la multiplicité est le seul constat  qui vaille. La conscience éclaire ce que le monde nous propose, selon la direction qui lui est donnée, soit l’intention. Il n’existe pas un principe universel, père de toutes choses, mais une multitude d’images et d’idées saisies par la conscience. Camus reconnaît que ces auteurs ont tous un point commun entre eux et avec lui-même : la raison est circonscrite par des murs absurdes, et l’absurdité apparaît dès lors qu’elle s’en approche.

 

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Julien 10/08/2012 19:02

Mais ne peut-on pas justement accepter l'absurdité du monde et les limites de la raison, accepter notre solitude et notre monologue sans réponse face au monde ? Peut-être est il possible de prendre
le monde dans cette définition de l'absurdité ; nos actions resteront absurdes mais notre conscience de leur absurdité ne nous empêchera pas forcément de les effectuer ; nous saurons que de toute
façon "il faut bien faire quelque chose" plutôt que choisir le suicide et choisir dans les conséquences de nos actions les joies qu'elles apportent tout de même. Accepter de ne pas pouvoir
connaître le monde ou de ne jamais être sûr de nos connaissances ne mène pas forcément à l'angoisse existentielle. Il y a un lien qui m'échappe.