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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Philosophie et religion - Une conférence de Luc Ferry

Philosophie-et-religion.jpgLa philosophie se définit classiquement comme un apprentissage destiné à apporter à celui qui s’y intéresse une vision critique de l’existence et du monde qui l’entoure. Cette définition est d’ailleurs la justification de l’intégration d’un programme philosophique dans le cursus scolaire, l’objectif étant de conduire l’élève vers une démarche réflexive afin qu’il soit dans les meilleures conditions pour exercer ses devoirs civiques. Cette description de la philosophie n’en reste pas moins contestable car il ne faut pas attendre la philosophie pour être en mesure de réfléchir. Chacun, quelque soient ses activités, exploite son potentiel intellectuel pour mener à bien ce qui l’occupe. L’objet de la démarche philosophique se trouve donc ailleurs. Il est donc intéressant à ce titre de distinguer ce qui motiva les premiers philosophes pour en comprendre la nature exacte.

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La philosophie fût inventée par les Grecs au VI siècle avant J-C. Très vite deux courants se démarquent. D’un côté, sous l’impulsion de Platon puis d’Aristote, il est question de la sagesse dans un monde ordonné où chacun est tenu d’y trouver sa place. De l'autre, une voie portée notamment par Epicure et retranscrite par Lucrèce, met en avant une idée dite déconstructive, à savoir que l’homme est une composition d’atomes née de la poussière et qui redeviendra comme tel, sachant qu’entre ces deux états est la vie qui est offerte à condition de l’accepter comme un présent.
Ces deux doctrines, même si elles divergent dans leur contenu, ont un but identique : celui de trouver une alternative face à l’angoisse de la mort liée à la finitude de l’être humain. Une vie ne peut être réussie qu’à la condition de s’être débarrassée de toutes les frayeurs lancinantes, qu’elles soient sociales (manque d’aisance), psychiques (phobies) ou imputables à la condition humaine (la mort). Le fini, en tant que contraire de l’infini, n’est d’ailleurs par uniquement la manifestation d’un corps disparu. La finitude s’exprime quotidiennement tout au long de l’existence sous l’effet du temps qui passe et qui envoie ainsi tout acte et évènement du présent vers le passé. L’homme appréhende très vite l’irréversibilité des choses qui par nature est anxiogène. La philosophie se présente donc comme un remède face à ces angoisses, tout comme la religion bien que la substance en soit différente.
Le cheminement philosophique exploite en effet la raison pour tracer sa route alors que le dogme religieux s’appuie sur la foi. Cet écart de méthode ne fût pas sans créer quelques tensions ou commentaires entre l’une et l’autre des parties. La pratique chrétienne dans les premiers temps considère les philosophes comme des personnes arrogantes, manquant sérieusement d’humilité en prétendant découvrir la vérité grâce aux seules facultés de discernement. La philosophie ne se privera pas non plus de critiquer la foi en la présentant comme un renoncement de soi. Toujours est-il que la philosophie et la religion sont animées d’une volonté identique d’apporter une réponse aux questions existentielles qui parcourent l’âme humaine. Ces interrogations sont synthétisées par la philosophie sous trois angles essentiels. Premièrement, il s’agit de connaître le monde dans lequel nous vivons. Quel est donc ce terrain de jeu où notre existence s’accomplira ? Deuxièmement, quelles sont les règles du jeu ? Comment dois-je me comporter, ce qui renvoie à la notion d’éthique. Et enfin, la question peut-être la plus centrale, à savoir quel est le but du jeu ? Sous-entendu quel est le sens de la vie ? Pourquoi suis-je ici ? La philosophie se destine donc à y réfléchir en tant que doctrine du salut, avec comme outil la raison, différemment de la religion qui fait appel à un dieu pour justifier le monde.
Le stoïcisme fût l’une des premières constructions philosophiques à s'orienter vers le salut. Pour accroître leurs connaissances du monde, les stoïciens utilisent la théorie qui est une contemplation du Divin. La déité stoïcienne n’est cependant pas un dieu transcendant comme unité à l’origine du monde et le régissant. Il s’agit plutôt de la structure harmonieuse du monde et de l’ordre qui en découle. Ce monde appelé Cosmos est organisé, et son déroulement logique s'identifie comme le Logos. La raison peut donc être exploitée pour comprendre ce qui nous entoure afin de connaître notre environnement. Le monde ainsi ordonné, la règle du jeu consiste à y trouver sa place car nous en sommes chacun une composante. La justesse, c’est être ajusté au Cosmos. La théorie prépare ainsi la morale, et donc la sagesse qui nous délivre de nos peurs, dont celle de la mort. Si l’on comprend que le monde est éternel et que nous en sommes un élément, nous gagnons en éternité. L’effroi de la mort s’efface parce qu’il nous est dorénavant admis que point de finitude il s’agit, simplement d’un passage d’un état de la nature à un autre. Nous continuons à exister sous une forme différente.
La doctrine stoïcienne complète les issues que sont la descendance et l'héroïsme mythologique pour atteindre l'éternité. Pour capter cette dimension perpétuelle de l’existence, les stoïciens recommande de faire des exercices. L’un des plus conséquents consiste à se débarrasser des deux maux qui pèsent le plus dans notre être : le poids du passé et l’illusion de l’avenir. Le passé, sans qu’il soit question de le renier, nous tire en arrière si l’on s’y complaît. Qu’il ait été heureux et c’est la nostalgie qui nous gagne. Qu’il fût triste et ce sont les regrets ou les remords qui l’emportent. Le futur quant à lui engendre l’espoir qui non satisfait nous rend malheureux. Il faut donc se réconcilier avec le présent car la fusion avec le monde n’est possible que dans l’instant.
Un autre exercice préconise de ne pas s’attacher aux proches. Ainsi, si ceux-ci viennent à disparaître, nous ne souffrirons pas de leur absence. Selon la réflexion stoïcienne, le sage est celui qui ne s’attache pas.
Ces applications sont certes intéressantes d’un point de vue logique, mais très difficile à mettre en pratique, surtout en ce qui concerne la seconde. Qui peut dire que jamais il ne s’attachera à quiconque, n’éprouvera aucun sentiment envers un tiers. Est-ce d’ailleurs souhaitable ? Compte tenu de cette transposition quelque peu absconse de la doctrine stoïcienne dans la réalité, le christianisme va en tirer profit pour ensuite s’imposer. Il propose en effet une démarche différente pour la quête du salut, plus proche de la nature humaine. Cette proximité n’est cependant pas sans contrepartie car elle demande de renoncer à la raison au bénéfice de la foi, pour la croyance en un être divin. Saint-Justin, qui fût l’un des pères fondateurs de l’Eglise catholique, est l’illustration du passage de la philosophie au christianisme, qu’il explique en mettant en évidence les points sur lesquels stoïciens et chrétiens ne s’accordent pas. Il s’agit notamment de la première phrase de l’Evangile de Jean qui indique qu’au commencement était le Logos qui ensuite devint chair par l'incarnation en une personne, le Christ. Le stoïcisme réfute cette dernière proposition car la logique, le Logos, concerne le Monde dans sa totalité et qu’ainsi il ne peut être personnifié. Le désaccord deviendra lutte jusqu’à la condamnation à mort de Saint-Justin par Marc Aurèle, dernier empereur stoïcien. La persécution n’empêchera pas le christianisme de s’imposer, pour devenir religion d’Etat sous Constantin.
La doctrine chrétienne il est vrai est séduisante. Si j’accepte de ne plus chercher le divin mais de croire en lui, alors sa parole me sera délivrée. Et que dit le divin ? Le salut me sera assuré parce qu’il existe une vie après la mort et je pourrais y retrouver mes proches disparus. L’homme n’est donc plus uniquement une association d’atomes mais un sujet éternel évoluant successivement dans deux mondes différents avec la mort comme trait d’union. Le salut n’est plus anonyme, ni aveugle, à condition de le désirer et de s’y conformer. En effet, le christianisme, comme le stoïcisme le fît, propose une morale. Son discours porte sur la réalisation par chacun du bien autour de soi, quelque soit l’origine et l’histoire de ceux qui se présentent devant nous. Les Evangiles ne reconnaissent pas de talent naturel comme justifiant la hiérarchisation de la société, contrairement aux présocratiques qui motivèrent le système aristocratique. Selon les chrétiens, la dignité ne réside pas dans la nature car tout homme, quelque soient ses prédispositions et sa physionomie, peut faire le mal. Ce qui importe, c’est la conduite de chacun pour dispenser le bien. Nous sommes tous égaux dans ce sens et cette égalité nous responsabilise vers la quête du salut car elle ne dépend que de nous.

Le christianisme s'impose donc, ce qui ne signifie pas que la philosophie va disparaître. Mais la démarche philosophique sera mise au service de la religion. Le christianisme ne condamne pas la raison car elle est utile sur deux points. Le premier concerne la connaissance de la nature parce que Dieu s’y trouve. Compte tenu que le Logos est logique, seul l’entendement permet d’en apprécier la signification, et ainsi d’approcher le divin. Ensuite, la parole du Christ est retranscrite dans les Evangiles sous une forme parabolique. La raison est nécessaire pour identifier le message latent laissé par le représentant de Dieu. La philosophie conserve donc un caractère d’importance même si désormais elle ne s’occupe plus de la question du salut qui appartient à la foi. Cette nouvelle orientation donnée à la philosophie perdurera pendant plusieurs siècles car entretenue, sous la forme de la scolastique, dans les écoles et universités jusqu’au Moyen Age. Les Modernes arriveront plus tard.

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