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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Le cerveau pour reconnaissance universelle de l'homme

Cerveau-philosophie.jpgAutrui n’est pas moi. Pourtant il est un moi. Nous sommes tous deux différents, deux corps, deux consciences. Cependant, chacun peut dire de l’autre qu’il est lui, et que lui est moi. Il y a donc à la fois dans le rapport entre lui et moi de la différence et de la ressemblance, ou encore ce rapport est aussi bien fait d’altérité qu’il est identitaire pour autrui et moi. A propos d’autrui, Sartre le définit de façon suivante : « C’est l’autre, c’est-à-dire le moi qui n’est pas moi. » Cette contradiction dans un même rapport rend difficile une définition universelle de l’homme, acceptable et acceptée par tous, comme fondement moral du respect d’autrui, donc du genre humain. Cette difficulté, certains ne l’ont pas dépassée, par méconnaissance ou alors par profit personnel. D’autres par contre ont su reconnaître un caractère universel dans l’espèce humaine, qui fait que tout humain, quelque que soit ce qui le caractérise, est avant tout un homme, au même titre qu’autrui.

 

La diversité est une caractéristique de l’espèce humaine. Personne n’est pareil à un autre. Naturellement, les hommes ont tendance à reconnaître cette différence pour se positionner au sein de l’espèce. Des identités communautaires se créent ainsi, avec pour point d’ancrage des trais physiques, comme la couleur de la peau par exemple. Mais ce communautarisme est douteux car en catégorisant les hommes, il est souvent porteur d’exclusion. Avec la communauté, on reconnaît d’une part les siens, d’autre part ceux qui n’en font pas partie et que l’on qualifie d’étranger. Mais cette distinction peut aller jusqu’à définir ce qu’est le genre humain, soit une détermination selon des considérations ethniques avec le risque de produire des thèses xénophobes, ou racistes, lesquelles se fourvoient dans une rationalisation fallacieuse de prétendus écarts de valeur entre les hommes, écarts qui seraient corrélés à l’ethnie. Autrement dit, seuls ceux appartenant à la communauté sont des hommes ; les autres, même s’ils appartiennent à l’espèce humaine, auraient des qualités inférieures sur le plan humain, ce seraient des « sauvages ». Cette considération ethnique n’est pas un phénomène isolé, tant géographiquement que temporellement, comme l’explique Lévi-Strauss dans son essai, Race et histoire : « On sait, en effet, que la notion d’humanité, englobant sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine est d’apparition fort tardive et d’expansion limitée […]. Pour des fractions de l’espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires cette notion parait totalement absente. L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point qu’un nombre de populations dites primitives se désignent d’un nom qui signifie « homme » (ou parfois dirons-nous avec plus de discrétion : « les bons », « les excellents », « les complets ») impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus, ou même de la nature humaine, mais sont tout au plus composés de « mauvais », « de méchants », « de singe de terre » ou « d’œufs de poux ». » Si des frontières ont ainsi été de tout temps tracées entre les hommes, par les hommes, c’est que la diversité qui les caractérise, tant individuellement que collectivement, est un fait. L’humanité est donc naturellement et socialement éclatée en une multitude de groupes, et cette multiplicité rend difficile toute universalisation. La singularité, parce que l’on s’y reconnaît, est plus aisée. Mais elle est aussi plus dangereuse lorsqu’elle seule est admise, car cette reconnaissance a des implications morales. Nous l’avons dit, le communautarisme, qui est la revendication d’une singularité au sein d’une espèce, peut provoquer de la xénophobie et du racisme, soit l’élimination politique, puis sociale, voire physique de celui qui est considéré comme autre parce que ses qualités diffèrent de celles que l’on retrouve chez ceux qui, parce qu’elles sont communes, constituent la communauté. Il faut donc plus que le fait, ou plutôt le dépasser, pour universaliser une identité humaine. Cette universalisation est cependant une abstraction car non factuelle ; elle est un principe, mais pour ne pas en rester au stade abstrait, sans implication pratique, il faut le droit. Le droit doit ainsi reconnaître l’homme parce qu’il est homme, et non selon une appartenance quelconque. Cette reconnaissance se fonde sur ce qui, au-delà de la diversité naturelle, est commun à tous les hommes. Seulement, ce point commun n’étant pas un fait, il faut le déterminer. Les hommes s’y sont essayés sous différents angles, avec la raison, mais aussi avec la religion, ou encore avec la souffrance, pour définir ce qui fait d’autrui mon semblable.

 

L’une des toutes premières incursions philosophiques quant à universaliser la nature humaine nous vient d’Aristote. Celui-ci en effet considère que l’homme est avant tout un animal raisonnable. Socrate avant lui appréciait également l’homme sur un plan universel, en rapprochant l’humain avec l’âme. Bien plus tard, Kant s’inscrira dans cette logique universaliste, en accordant à la raison le statut primordial réunissant tous les hommes en un point convergent, quelques soient les origines, le milieu social et culturel, l’endroit, les traits physiques. En d’autres termes, l’homme c’est la raison. Tout être raisonnable est homme, ce qui différencie le genre humain du monde animal. Mais alors, que dire du fou ? Physiquement il est humain, mais ayant perdu la raison, ou n’en ayant jamais eu, est-il homme ou non ? Nous répondons que oui. Le contraire serait intolérable. La raison comme principe universel de reconnaissance de l’homme n’exige pas un minimum raisonnable. Pour autant, le fou n’a plus de raison, étant incapable de produire du lien conformément à la normalité. Mais qu’est-ce que la normalité ? C’est ce qui est reconnu par tous sans qu’il y ait un besoin d’aviser. On ressent bien plus ce qui est normal, moins en jugeant. Ensuite, nous pouvons demander jusqu’où va la raison. Le fou, dit-on, n’en a pas. Mais comment savoir cela ? Il faudrait être fou, puis ne plus l’être, pour raconter si l’on était encore raisonnable ou pas, lorsque la folie nous frappa. Un tel aller-retour, entre folie et normalité, est-il possible ? On peut certes guérir, car la folie est une maladie. Mais malade, dispose-t-on encore des ressources raisonnables suffisantes pour s’analyser soi-même ? Et admettons que des bribes d’auto-analyse parviennent jusqu’à nous une fois la raison retrouvée, ces bribes qui sont une interprétation comprise dans un moment de folie disposent-elles alors d’une valeur intellectuelle suffisante ? Ces interrogations, qui ouvrent le champ sur plusieurs réponses possibles, altèrent quelque peu la solidité du principe universel de reconnaissance de l’homme en tant qu’être doué de raison. D’ailleurs, l’homme est  gêné par la folie ; il enferme tous ceux diagnostiqués fou. La raison est un point de convergence entre les hommes, mais pas toujours pour ce qui est des maux pouvant la frapper. La raison ainsi ne suffit pas car elle peut être défaillante, et ce défaut est exclusif bien que la folie n’en soit pas moins humaine. On peut également estimer qu’en fondant universellement l’humanité sur la raison, on en oublie le cœur alors que l’homme est un être qui aime et que l’amour lui procure les plus grandes joies. La pensée rationaliste a quelque chose d’aride, ce que n’est pas la vie, avec toutes ses colorations sensibles. Ainsi, la religion chrétienne fait du cœur le principe essentiel pour reconnaître en chacun un être humain.

 

Le christianisme déclare que nous sommes tous frères, en étant issus du même père, soit Dieu. Cette filiation est universelle selon la religion chrétienne, personne n’y échapperait. Tout homme est un enfant de Dieu, donc chacun se reconnaît dans l’autre. Et les frères ne sont font pas la guerre ; ils sont unis au sein d’une même famille, cette union constituant la fraternité. La chrétienté ordonne ainsi d’aimer, mais pas d’un amour sensible, ni passionnel. La sensibilité et la passion en effet ne se commande pas. L’amour chrétien est moral, il consiste à être charitable avec l’autre. C’est agapè et non éros ; autrement dit, l’altruisme et non le désir amoureux et sa satisfaction. Avec l’agapè, il n’est pas question de recevoir, mais de donner. Il s’agit d’une conduite désintéressée et non en soi un sentiment, car l’on est irrémédiablement intéressé dans l’affect. L’agapè est un acte de volonté visant tout homme et parce que cette visée concerne tout être humain, l’agapè présente une qualité universelle susceptible de fonder le caractère d’humanité. Pourtant, le discours chrétien qui se voulait comme une ordonnance pratique, au service de tous pour le bien-être de chacun, estimant tout homme au-delà de toute singularité, et bien ce discours, si l’on en juge historiquement ses effets, laisse la place à la perplexité, voire à la critique. La foi fût en effet bien plus un vecteur de conquête, de domination, que d’intégration. Ensuite, la fraternité chrétienne est basée sur une proposition, celle que Dieu existe et qu’il est notre créateur. Mais cette affirmation n’a que la valeur d’une croyance. En d’autres termes, on peut très bien ne pas y croire, et si l’on ne croit pas au fondement de la fraternité, la chaîne peut être rompue. Enfin, les croyances religieuses sont multiples, le monothéisme diversifié. Cette diversité n’est guère appropriée pour déterminer un impératif unanime encadrant le respect d’autrui.

 

Après la raison et la religion, la souffrance est aujourd’hui considérée comme une source possible de reconnaissance de l’homme par l’homme. Est mon semblable celui qui souffre, ou qui peut souffrir. Sauf que la souffrance n’appartient pas qu’à l’être humain. Elle concerne également l’animal, qui comme l’homme, est sensible. Faut-il alors accorder aux animaux des droits essentiels équivalents à ceux dont l’homme bénéficie ? Serait-il alors interdit de nous nourrir de viande animale ? La chose ne semble guère concevable et reconnaître une similitude forte entre l’homme et l’animal revient à diminuer d’autant l’humanité. En outre, la souffrance induit bien souvent la pitié, laquelle est un sentiment créant de l’inégalité. En ayant pitié de quelqu’un, je me trouve être au-dessus de lui, le dominant. Il faut plutôt de la compassion pour un rapport égalitaire, mais celle-ci déborde du cadre sensible auquel la souffrance appartient. Et quelle considération prendre vis-à-vis de ceux qui démontrent une force vitale sans faille semblant  les exonérer de toute souffrance ? La jalousie, ou l’envie, serait peut-être plus ressentie dans tel cas, ce qui ne participe pas vraiment du respect mutuel. On est jaloux ou envieux en se comparant à l’autre, soit en ramenant dans un seul sens l’identité d’autrui à soi, ce qui est contraire à l’échange qu’impose toute reconnaissance réciproque.

 

Ni la raison, ni la religion, encore moins la souffrance, est suffisante pour universaliser une identité de l’homme. Les deux premières sont de l’ordre de l’esprit, la dernière est une manifestation sensible. Et la matière ? Je ne parlerai pas du corps en prétendant qu’est homme un être avec deux jambes, une tête, un tronc. La perte d’un membre ne diminue en rien le caractère humain. Je ne parlerai pas du cœur, car la médecine aujourd’hui permet d’en changer s’il le faut. Je ne parlerai pas non plus des autres organes vitaux qui sont greffables, ou malheureusement parfois monnayés. Je ne retiendrai que le cerveau humain, le système organique le plus complexe qui soit sur notre planète. On peut toujours remplacer un cœur disais-je, mais pas un cerveau. L’homme peut même être maintenu vivant artificiellement, lorsque les battements de son cœur se sont tus. Mais que le cerveau ne soit plus irrigué, et c’est la fin. Ainsi, quelques soient l’origine, la couleur de peau, l’endroit, l’histoire, la culture, l’intelligence, l’homme pour vivre, pour être ce qu’il est, raisonnable ou non, normal ou fou, croyant ou athée, souffrant ou bien portant, l’homme donc a besoin d’un cerveau. Voilà peut-être de quoi constituer un principe universel de reconnaissance de l’homme.

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clovis simard 29/01/2014 22:19

LA FOLIE DE LA NOTION DE RACE.fermaton.overblog.com

carolina lima vaz 14/02/2011 13:17


JE vous remercie ce texte et je vais le lire en le traduisant `^a mes élèves séniors avec qui je travaille en voluntariat 2 heures par semaine.