Bergson-supplement-ame.jpgLa technique est un prolongement du corps humain. Elle permet en effet à ce corps d’aller plus haut, plus loin, de voir l’infiniment petit et l’infiniment grand, d’entendre ce qui est imperceptible à l’oreille nue. La technique autorise également l’être humain à rendre la matière malléable. Elle vise la transformation du monde pour que l’homme puisse toujours s’éloigner un peu plus des frontières naturelles qui le conditionnent. La technique est ainsi au service de la liberté, en augmentant la puissance humaine, contrairement aux espèces animales qui même si certaines usent de procédés techniques rudimentaires, n’en sont pas moins restées attachées à leur nature et n’ont pu évoluer en conséquence. L’homme lui est sorti du règne animal avec les outils pour devenir toujours un peu plus humain. Pourquoi cette différence ? Bergson, dans son essai Les deux sources de la morale et de la religion, nous donne une réponse : « […] la mystique appelle la mécanique. » Ainsi, l’être humain est le seul vivant à s’être tourné vers le ciel pour se détacher de la terre. Il lui fallait comprendre son environnement pour ensuite agir sur ce qui l’entoure. Il devint donc le seul sur Terre à placer entre la nature et lui-même une production matérielle issue de son esprit. L’homme est un intermédiaire entre l’organique, soit la nature dont il fait parti, et l’inorganique, c’est-à-dire la mécanique qu’il produit et qui lui permet de modeler le réel à sa convenance. Il y a comme cela une continuité entre la vie et la technique, entre le naturel et le culturel. Il devrait toujours en être ainsi, sauf que Bergson nous dit que le développement croissant de la technique a rompu ce lien : « La nature, en nous dotant d’une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la « houille blanche » et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d’années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n’en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce : ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l’homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début : l’extension s’était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux. Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petit maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. » Ainsi, avec la technique, l’homme se serait trop dépassé, ce surpassement créant un abîme entre le corps surpuissant et l’âme qui ne récolte aucun fruit de l’entraînement mécanique. La technique n’est alors plus employée pour ce à quoi elle était destinée, à savoir l’affranchissement de l’espèce humaine par rapport à son environnement, mais au contraire elle asservit, en privilégiant certains au détriment des autres, ce que souligne Bergson : « […] parce que la mécanique, par un accident d’aiguillage a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre, plutôt que la libération pour tous. » Cette corruption, Bergson nous dit qu’elle n’est pas intentionnelle. Il s’agit d’un accident. L’homme selon lui a découvert par « le coup de pioche accidentel » de nouvelles énergies permettant d’accroître considérablement le machinisme. Mais de cet accroissement, l’homme en aurait perdu la maîtrise, non pas sur un plan matériel, au contraire, mais d’un point de vue spirituel. La mécanique moderne dépasserait ainsi l’entendement humain. Face à la démesure de la technique, Bergson préconise alors le supplément d’âme. De nouvelles ressources énergétiques ont fait de la matière un appui du développement humain. Il faut donc que l’esprit rattrape son retard. Ainsi, ce n’est plus tant d’énergie dont l’homme a besoin, mais de valeurs. Alors que Bergson voyait dans l’intention mécanique originelle un effet mystique, la modernité semble inverser le rapport : « la mécanique exigerait une mystique. » Il s’agit de retrouver le ciel pour s’élever et s’éviter ainsi l’enfermement dans des logiques techniciennes.

Tag(s) : #LA TECHNIQUE
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