Mercredi 21 avril 2010 3 21 /04 /Avr /2010 17:14

Conscience-de-soi-Picasso.jpgLa question du moi interpelle la pensée philosophique depuis qu’elle existe. Qui suis-je ? Cette interrogation d’ailleurs n’est pas spécifique à la philosophie. Tout être humain s’interroge un moment donné, ou sa vie durant pour certains, sur la nature de ce qu’il est. Se connaître permet en effet de mieux s’adapter aux situations qui se présentent, voire d’éviter certaines d’entres elles. La connaissance de soi sécurise. Elle délimite nos pas sur un chemin non balisé, fait d’incertitude. L’avenir, même si des courants de pensée le considèrent comme écrit, ne nous ait en effet jamais révélé. Mais l’homme n’est pas un sujet d’étude comme les autres. Il ne peut être inscrit dans une démarche mécaniste, expérimentant une causalité pour en dégager une loi. L’être humain n’est pas une machine, ni un phénomène naturel, qui serait observable selon des techniques empiriques traditionnelles, comme la mesure des effets d’un corps en mouvement. D’ailleurs, de quel instrument l’homme dispose-t-il  pour se connaître soi-même ? La conscience répondrons-nous. Mais est-elle suffisante pour explorer les profondeurs de l’âme humaine ? N’est-elle pas aussi illusoire, ou contraire à toute objectivité requise dans le domaine de la connaissance ? En résumé, suis-je ce que j’ai conscience d’être ? Dans une première partie, notre argumentation portera sur la relation étroite entre la conscience et l’être, de façon à distinguer en quoi ce rapport peut être constitutif d’un savoir pertinent quant à l’identité du sujet. Puis, dans un second temps, nous évoquerons les limites de la conscience humaine en tant qu’observatrice de soi.

 

 

La conscience est ce qui caractérise l’homme dans la nature, ou plutôt le degré élevé de conscience dont il dispose comparé aux autres espèces vivantes. La matière inanimée quant à elle en est totalement dépourvue. Ce qui singularise l’être humain, c’est qu’il est conscient à la fois de son environnement, mais aussi de lui-même. Cette aptitude d’ailleurs est orientée sur toutes les dimensions du temps. La conscience permet en effet de se souvenir, donc de porter en soi tout ou partie, selon les capacités mémorielles, du passé. Etre conscient, c’est également se projeter vers l’avenir en s’engageant à faire ou ne pas faire, en privilégiant sous la forme d’une décision tel choix par rapport à un autre. Ainsi, entre le passé et l’avenir dont elle se saisit, la conscience permet au sujet d’exister au présent. Elle autorise l’action mais aussi de prendre de la distance par rapport à soi-même. En considérant que l’homme est la somme de ses actes, la conscience permet ainsi de se connaître par un retour en arrière et une analyse concernant ce qui a été accompli. Face à une situation donnée, le comportement du sujet nous renseigne sur lui. S’est-il enfui au lieu de porter assistance à une personne en danger, alors il est un lâche. Ou au contraire, il a risqué sa vie pour défendre la veuve et l’orphelin et le voilà héros. Ces deux exemples ne sont cependant pas suffisants pour considérer l’acte comme le fondement d’une connaissance solide de soi. Il s’agit en effet de cas extrêmes ne pouvant définir de façon définitive le sujet. L’identité est évolutive, et elle l’est dans la durée, non pas uniquement selon des manifestations ponctuelles. La conscience de l’immédiat est un renseignement et non une vue totale sur soi. L’homme n’est pas uniquement ce qu’il fait. Il ne transparaît pas en totalité, soit ce qui le caractérise, dans chacune de ses actions.

Comment alors saisir ce que je suis, en considérant que mon identité est fonction de mon caractère ? La pensée permet une plongée introspective, sans que j’en fasse la publicité. La pensée d’ailleurs peut-elle être confondue avec la conscience ? La-aussi, il s’agit d’une question de définition. Je ne la considèrerais pas comme telle, en introduisant une nuance entre penser et être conscient, soit la représentation qu’exige la pensée, non obligatoire s’agissant de la conscience. Le sujet peut très bien se trouver dans un état de conscience minimale sans se représenter quoique ce soit. Par contre, pour penser, il faut être conscient, en considérant dans le cas du sommeil que le rêve n’est pas une pensée consciente. La pensée appartient donc à la conscience et elle permet, nous l’avons dit, de plonger en soi. Mais que découvre-t-elle ? Rien sans réflexion. Le caractère n’est écrit dans aucun recoin de l’âme. Il faut donc réfléchir sur soi, et cette réflexion est engageable sur deux aspects, c’est-à-dire le sentiment et l’expérience. Le sujet est définissable selon les sentiments qui l’animent, les passions qui le touchent. Chacun est la personne la mieux renseignée à propos de sa sensibilité car l’analyse porte sur ce qu’il ressent. Il y a là une relation entre la conscience et le sentiment qui ne peut-être transposée hors de soi, sauf à en parler. Mais la parole est déjà un média retraitant le sensible pour une mise en forme communicative, et qui de plus est soumise à la sincérité de celui qui parle. La conscience de soi est ainsi ce qui permet d’approcher au mieux ce qui fonde l’identité. L’expérience nous l’avons dit, est également concernée par ce travail d’introspection en tant que synthèse du vécu, donc du résultat des produits de l’identité. Ce résultat est fonction des mises en situation du sujet dans son environnement, auxquelles personne n’échappent et cela en permanence compte tenu que la conscience est intentionnellement orientée vers l’extérieur. Ainsi, l’homme s’identifie également à partir d’autrui, selon les relations qu’il entretient avec les autres tout en ayant conscience de celles-ci. De cette façon, il se définit au quotidien.

 

La conscience est donc une faculté sur laquelle s’appuie l’être humain pour se détermine. Elle lui permet à la fois d’être dans l’immédiat et de se distancier de l’instant présent, soit de participer au transfert de l’individu vers la personne et d’en analyser ce qui la distingue. Mais ce cumul n’est-il pas de nature à contredire toute objectivité requise pour qualifier la connaissance en tant que tel ? Peut-on à la fois être juge et partie pour se connaître soi-même ? Les conditions d’objectivité nécessitent une indépendance, soit un état analysant un second. Cette conditionnalité suppose donc que d’une part le sujet ne pense plus de façon à être observable, mais dans le même temps il lui faut penser pour étudier. Autant dire que ce dédoublement est impossible, ce qui constitue une première limite quant à l’aboutissement d’une connaissance objective de soi.

Ensuite, comme exposé ci-dessus, l’identité est tributaire du jugement des autres. Nous sommes aussi ce qu’autrui pense de nous. Mais est-il possible de connaître la position exacte de notre interlocuteur quant à soi-même ? Il existe toujours une part d’ombre au sein des participants d’une relation humaine. L’image que le sujet donne de lui à celui qui la reçoit n’est pas dans l’absolu exempt d’insincérité, chacun sachant qu’il s’expose au jugement de l’autre en se dévoilant. Ainsi, l’homme ne se livre jamais totalement à celui qui se trouve face à lui. De plus, le sujet prend certes conscience des réactions extérieures à son encontre, mais cette prise de conscience n’est pas dénuée d’interprétation.

La troisième limite quant à l’appréciation de sa personne concerne l’objet de l’étude. Le sujet n’est pas qu’un esprit qui seul le caractériserait. Il est aussi un corps, un tout. Au-delà de la simple apparence physique, le corps s’apprend selon ses manifestations. Il faut être ce corps pour le connaître, ce qui bien-sûr est le cas, mais la conscience n’est-elle pas influencée par les soubresauts corporelles ? Peut-on diviser l’individu en deux, entre l’âme et le corps ? La pensée cartésienne affirme que oui, mais elle est contredite depuis. La conscience existe parce qu’elle est logée dans un corps, lequel n’est pas sans influence dans le processus de pensée. Une grande fatigue physique par exemple perturbe la pensée, altère la lucidité que la connaissance exige. De plus, les sens permettant au sujet de percevoir ce qui présente à lui, donc de se connaître en fonction d’autrui, appartiennent au corps. La conscience ne dispose donc pas d’une indépendance totale vis-à-vis de l’objet qu’elle souhaite connaître. D’ailleurs, quel est le contenu de cet objet de connaissance ? La personne certes, selon les sentiments, l’expérience, la perception d’autrui à son égard, la mise en situation. Mais sur ce dernier point, la conscience de soi est fonction de ce qui a été rencontré. Cependant, le sujet n’a jamais vécu tout ce qui pouvait survenir, et ne vivra jamais toutes les possibilités qui se présenteront à lui. Savoir dans l’absolu qui je suis serait de connaître ce dont je suis capable pour tout type de circonstance, ce qui est impossible. Quelle aurait-été ma position en temps d’occupation allemande ? Résistant ? Collaborateur ? Non-engagé ? Je n’en sais rien. Je peux me dire courageux mais je n’ai pas les moyens d’expérimenter ce courage dans tous les cas de figure. La connaissance de soi se trouve ainsi réduite au vécu.

La conscience de soi est également circonscrite par l’environnement socioculturel dans lequel le sujet évolue. En reprenant une approche déterministe, les idées, dont la connaissance fait partie, sont le produit de la pensée humaine. Mais cette pensée n’est pas exonérée de l’influence du milieu d’appartenance de l’individu. L’outil de connaissance qu’est la conscience est soumis à une pression collective, dont l’éducation en est l’une des composantes. Toute perception, qui est un travail de transformation par la conscience des sensations et donc sert la connaissance, y compris de soi, est un processus naturel retraité par la culture. Les investigations de la conscience se trouvent ainsi balisées par l’héritage et l’apprentissage. Mais le balisage concerne également la profondeur de connaissance. Avec la conscience, je sais que je suis et je m’essaie à savoir qui je suis. Mais jusqu’où puis-je aller dans cette analyse ? N’existe-t-il pas au plus profond de moi une force qui m’anime, à l’origine de tout, et qui ne remonte pas en surface. Ce secret en soi serait l’inverse de la conscience, soit l’inconscient, faisant partie de nous sans pour autant se révéler. La conscience de soi, sans être capable de mettre en lumière tout ce qui nous constitue, serait alors incomplète, voire même hors-sujet en passant à côté de ce qui nous détermine.

 

 

Seule la conscience autorise la démarche consistant à se connaître soi-même, qu’il s’agisse de réfléchir sur soi ou de distinguer les signaux émis par autrui quant à sa personne, voire de considérer les composantes du milieu auquel j’appartiens et qui influe sur l’emploi de cette conscience. Mais la connaissance ne peut être parfaite, car elle porte non sur un objet mais un sujet, avec toute l’incertitude qui le caractérise sur le plan sensible, corporel, psychique. Faut-il y voir pour autant une insuffisance affaiblissant l’homme quant à sa propre gouvernance ? D’ailleurs, serait-il préférable que chacun se connaisse parfaitement ? Si c’était effectivement le cas, l’indécision ne supplanterait-elle pas toute prise de risque, toute action, qui font de la vie une richesse ? En se connaissant totalement, l’homme ne deviendrait-il pas un substrat mécanique ? Si c’était le cas, l’incertitude disparaîtrait au détriment de la liberté.

Par Jefka - Publié dans : DISSERTATIONS - Communauté : La commune des philosophes
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