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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Petit cours de philosophie - Chapitre XIII - Le temps et la condition humaine

Temps-condition-humaine.jpgL’homme, dès sa naissance, et même un peu avant son arrivée au monde, est pris dans l’écoulement des jours, qu’il en ait conscience ou pas, et ce jusqu’à sa mort. C’est une donnée à laquelle personne ne peut échapper, dénommée le temps et que l’on considère souvent comme un ennemi car il témoigne de notre avancée vers la fin. Mais qu’est-ce qui dans le détail caractérise notre rapport au temps ? Même si l’homme est un être fini, le temps nous apparaît infini. Mais alors, comment le mesurer ? N’est-ce pas là une attitude prétentieuse, ou illusoire, que de contenir dans un cadre normatif une manifestation qui nous échappe ? Existe-t-il aussi une différence entre le temps et la durée ?

 

Notre rapport au temps est d’abord fonction de notre situation au monde, à savoir que tout homme est présent à un endroit donné et cela à un instant précis. L’être humain n’a ni le don d’ubiquité, ni la capacité à voyager dans le temps. Notre présence a donc un caractère contingent : nous sommes ici et maintenant, mais il aurait très bien pu en être autrement. Nous sommes également prisonniers du présent, le passé ne nous appartenant plus et le futur pas encore. Le temps ainsi est irréversible, ce qui n’est pas le cas de l’espace, car je peux très bien revenir sur mes pas, retourner en arrière. Certes, mes expériences passées ne sont pas effaçables dans l’absolu, il me reste les souvenirs. Mais ceux-ci sont quelque peu illusoires, car ils évoluent également avec les années. Le film de mon enfance par exemple n’est plus le même au fur et à mesure que mon âge avance.

 

A propos de l’irréversibilité du temps, certains auteurs ou courants de pensée y ont apporté quelques nuances, comme autant de témoignages illustrant le refus de ce flux irrémédiable des secondes filantes. Citons Proust, pour qui la mémoire dite affective est capable de nous restituer, à la vue d’un objet ou à la senteur d’une odeur présente, l’émotion que nous avions ressentie par le passé à situation identique. Les stoïciens également repoussent l’idée du temps perdu en considérant le monde de façon cyclique, soit le renouvellement perpétuel de l’histoire au bout d’un cycle de plusieurs milliers, et ce à la suite d’une conflagration universelle. Nietzsche aussi, avec le concept de l’éternel retour, nous fait part de ses réflexions sur la fuite du temps : « Cette vie, telle que tu la vis naturellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois et une quantité innombrable de fois et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! Il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de la vie reviennent pour toi et tout cela dans la même suite et dans le même ordre, et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retournée toujours à nouveau et toi avec lui, poussière des poussières » (Le Gai Savoir - &341 – Nietzsche). Pourquoi donc cette impression d’éternité chez Nietzsche, comme chez Platon, qui voit dans le temps « l’image mobile de l’éternité immobile » (Timée – Platon) ? Peut-être est-ce la nature qui dans son immensité, laisse une apparence d’un éternel renouveau. Les saisons ne se succèdent-elles pas toujours selon un rythme identique ? Certes oui, mais la nature elle-même vieillit. Les étoiles naissent et meurent également. Notre planète ainsi est promise à une fin certaine. Point de retour possible dans le temps, ce qui pour l’homme est constitutif du regret, voire du remords. Tout acte qui n’était encore qu’un projet l’instant d’avant, est déjà un destin une fois accompli. Je peux certes apprendre de mes expériences passées, mais je ne puis en rien les modifier. Ce qui est fait est fait ! Le passé est une toile indélébile, qui s’étend au fil du temps qui passe, pour se remplir du futur qui se présente devant nous. Face à l’avenir, un autre sentiment touche l’être humain, l’angoisse du devenir car celui-ci contient notre fin. Comme l’écrit Heidegger dans L’être et le temps, « dès qu’un homme est né, il est assez vieux pour mourir ».

 

L’existence humaine est donc comprise entre passé et futur. Mais l’homme a également besoin de mesurer le temps qui passe. La localisation géographique ne lui est pas suffisante pour se situer dans le monde. Il a besoin de savoir où il se trouve sur l’échelle temporelle. La mesure du temps s’effectue grâce à l’espace, soit la distance continue parcourue par un mobile dont le mouvement est supposé uniforme : c’est la trotteuse de l’horloge. Ce temps objectif, universel, est cependant différent de la durée, soit la conscience du temps par l’individu. La durée est subjective, car elle varie en fonction des joies et des peines, de l’ennui ou de l’action qui anime le sujet. Bergson nous livre à ce propos une réflexion intéressante sur la différence entre le temps et la durée : « La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et les états antérieurs. Il n’a pas besoin pour cela de s’absorber tout entier dans la sensation ou l’idée qui passe car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n’a pas besoin, non plus, d’oublier les états antérieurs. Il suffit qu’en se rappelant ces états il ne les juxtapose pas à l’état actuel comme un point à un autre point mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d’une mélodie » (Essai sur les données immédiates de la conscience – Bergson). Ainsi, le temps ne se vit pas comme une donnée standard, qui s’écoulerait à l’identique quelque soient les circonstances, comme le sable prisonnier d’un sablier. Selon l’intensité de la situation dans laquelle je me trouve, ma perception du temps passé variera d’autant. De plus, l’homme, en différenciant passé, présent et futur, dispose du temps pour agir. Il pense à ce qu’il a fait et envisage ce qu’il fera. L’être humain ainsi se projette, mais sait également se mettre en retrait, et ces allers-retours sont permanents, ce qui fait dire à Heidegger que l’homme est un « être des lointains ». Il n’est jamais totalement son propre contemporain. L’homme est à la fois dans le temps, en tant qu’être vivant,  et en dehors grâce à la conscience. Il n’est donc pas un simple rouage d’une horlogerie gigantesque car même si biologiquement, il ne peut échapper au passage du temps, la pensée est capable de suspendre son vol un instant, un instant seulement…

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