Partager l'article ! Les deux sources étymologiques de la religion...ou lorsque la communion et la fidélité sans religion maintiennent la société: Dans son ouvra ...
Dans son ouvrage Formes élémentaires de la vie religieuse, Durkheim définit la religion de façon suivante :
« Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une
même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent ». Cette définition appelle une première remarque : elle ne fait pas référence à un ou plusieurs Dieux, ce
qui veut dire qu’une religion peut ne pas être la croyance en un Dieu. Le bouddhisme en est l’exemple car ce courant religieux n’affirmait nullement l’existence d’une quelconque divinité, mais
prônait plutôt la sagesse. L’Occident a également connu des écoles apprenant la sagesse comme le bien souverain, mais très vite elles furent recouvertes de religiosité monothéiste. En effet, Dieu
tient sa force notamment de la peur entretenue par les hommes au sujet de la mort. Mais il s’agit moins de se rassurer par rapport à sa propre mort que vis à vis de celle de nos proches. Epicure
enseignait que pour soi « la mort n’est rien » (Epicure – Lettre à Ménécée).
Lorsqu’on est vivant, la mort n’existe pas, et une fois que nous sommes morts, plus rien n’existe, y compris la mort. La mort ainsi est pur néant, et quant à la peur qui la concerne, il s’agit
plus d’une angoisse, car sans objet. Le croyant, tout comme l’agnostique et l’athée, n’a donc rien à craindre de la mort. Ce qui aurait plutôt tendance à l’inquiéter, c’est la perspective d’une
damnation éternelle, soit d’exister pour toujours dans un au-delà infernal, et ce quelque soit sa forme. Les athées par contre n’ont pas cette crainte de l’enfer, car ils n’y croient pas et, en
plus de l’agnostique, affirment que ni enfer, ni paradis n’existent. Il n’empêche que l’athée se trouve fort démuni lorsque la mort frappe un proche. Il n’a rien à proposer face à la douleur
provoquée par la perte d’un être cher, sauf à faire le travail du deuil qui nécessite du temps. La religion par contre est très forte pour ce qui est de soulager la détresse de ceux qui restent,
en leur promettant de retrouver le défunt après leur propre mort. Difficile avec cet argumentaire de ne pas céder aux sirènes religieuses. Et pourtant, certains s’attachent à leur athéisme, car
c’est aussi un moyen de se révolter face à l’absurde qui prend la vie sans prévenir, de se construire un peu plus en se connaissant dans la douleur.
La religion met également à la disposition de chacun un rituel, un cérémonial, pour entourer la mort d’un parent ou d’un ami. C’est une façon d’apprivoiser l’horreur d’une disparition, de la côtoyer avec civilité. On n’enterre pas l’homme comme un animal, et le rituel funéraire marque cette différence entre l’humanité et l’animalité. La religion est séculairement très bien organisée pour officier d’une manière cérémoniale. Est-ce pour autant qu’il faille croire en Dieu, ou adhérer à une religion, pour être en mesure d’enterrer ses morts ? Non bien-sûr, car le sacré n’est pas l’apanage du religieux. La société civile peut très bien se charger de la dimension cérémoniale pour accompagner un mort.
On peut alors se passer individuellement de toute religion car la mort, qui représente la menace la plus extrême pour tout individu, peut être traversée quand il s’agit de celle des autres sans religion. Et s’agissant de soi, il suffit, si l’on peut dire, de ne pas se la représenter. Mais quand est-il sur le plan collectif ? Si l’on considère que la religion est la croyance en un ou plusieurs Dieux, il est évident qu’une société, n’ayant pas besoin de croire en une divinité pour exister, peut s’exclure de toute religiosité. Par contre, une présentation de la religion comme créatrice de lien laisse la question beaucoup plus ouverte qu’il n’y parait, une société étant une synthèse de liens. La piste étymologique semble donc intéressante à explorer.
Il existe deux versions quant à expliquer l’origine du mot religion. La première considère le terme religion comme héritier du latin religio, lequel serait issu du verbe religare, qui signifie relier. Ainsi, comme toute société, nous l’avons dit, a besoin de lien pour exister, elle ne pourrait pas se passer de religion car celle-ci originairement consiste à relier. La démonstration semble implacable, sauf à estimer qu’une langue ne justifie pas tout. Ce n’est pas parce qu’un mot s’emploie précisément dans un cadre donné qu’il est porteur de vérité. De plus, le lien n’est pas une exclusivité religieuse. L’économie par exemple en est créatrice. S’il fallait d’ailleurs considérer que tout lien est religieux, ce serait aussi vider la religion de sa substance spirituelle. Il est en effet difficile de mettre sur le même plan une prière et une relation marchande. Mais qu’une religion relie en son sein une multitude d’individus qui y adhèrent, il n’y a là aucun doute. Sauf que pour la plupart des sociologues, ce n’est pas tant un Dieu unique qui unit les croyants entre eux, mais la foi qui les anime. La religion présente donc une fonction de cohésion sociale en réunissant des individus divers dans une communion des consciences. C’est ainsi que la communion fait la communauté, et non l’inverse. La peur du gendarme ou l’intérêt par exemple ne suffisent pas à construire une organisation sociale durable et solide. La loi et les affaires sont bien trop temporels pour seules fonder durablement une société. Il faut quelque chose en plus, et ce quelque chose correspond à la communion des esprits sur des valeurs reconnues par tous. Communier, c’est en effet partager sans diviser, car c’est l’esprit qui est en jeu, et non la matière. Une idée se transmet sans se diviser, alors que la chose matérielle induit soit une dépossession en passant d’une main à l’autre, soit la division entre plusieurs mains. En outre, les valeurs qui font la communion ne sont pas nécessairement religieuses. La patrie, la justice, par exemple, peuvent y appartenir. Par contre, ce qui détermine toute valeur sans exception, c’est son caractère sacré, lequel s’apprécie surtout par le déshonneur provoqué lorsque la valeur est bafouée. La valeur ainsi est sans condition, ni relativité. Elle est absolue. Et cette absoluité crée tout à la fois de la verticalité dans une communauté, en orientant les esprits vers une ou plusieurs valeurs concernées, et de l’horizontalité en unissant toutes celles et ceux dont l’esprit est orienté vers la même direction.
La seconde source étymologique du mot religion nous vient de relegere, signifiant recueillir ou relire. La religion serait avant tout ce qui est recueilli et que l’on relit, ou ce qu’on relit avec recueillement. Ce recueil et cette relecture concerne des textes fondateurs, des mythes, des livres, comme la Bible, ou le Coran. La religion présentée ainsi concerne donc l’amour de la Parole, du Verbe, de la Loi ; et le lien se crée entre celles et ceux qui partagent cette amour. Mais cette présentation est aussi une façon de considérer la religion comme permettant de relier le présent au passé, et non l’inverse, en accordant aux écrits et paroles fondateurs une puissance de commandement qui s’applique à toutes les époques. C’est également une manière de lutter contre la barbarie et l’inculture qui toutes deux éliminent le passé. Aborder sous cet angle, la religion relève plus de la fidélité que de la communion, et ainsi une civilisation peut s’y appuyer pour se perpétrer. Cependant, là-encore, la fidélité n’est pas subordonnée aux principes religieux. On peut certes être croyant et fidèle, ce qui est du domaine de la piété, mais aussi non croyant et fidèle, ce qui dispense du nihilisme. Ainsi, on peut très bien être athée sans être nihiliste, c’est-à-dire être fidèle sans foi. La fidélité est surtout un attachement et l’engagement vers une idée, vers quelqu’un ou quelque chose, à y rester attaché. La morale s’inscrit dans cette logique, en tant que valeur subsistant grâce à la fidélité. Par contre, ne confondons pas fidélité et immobilisme. Rien n’empêche de critiquer la morale de nos pères. Cette critique d’ailleurs est nécessaire car l’homme est toujours en mutation, aussi bien sur le plan physiologique que social. Mais c’est bien la morale qui enfante ce qui un jour la contredira, car toute critique est faite sur la base de ce qui a été reçu et qui est le résultat d’une histoire passée et transmise grâce à la fidélité. Et la religion, même si son poids historique est très lourd, ne commande pas la fidélité. Celle-ci se suffit à elle-même, avec la valeur, pour construire un projet de société et ainsi la maintenir, parce que tout comme l’homme, la société est en devenir.
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