Parole-philosophique-parole-conventionnelle.jpgLa parole est une faculté de l’homme lui permettant d’engager une relation avec autrui. La parole est universelle chez l’espèce humaine, mais la façon dont elle est employée ne l’est pas. Il existe différentes pratiques de la parole. L’emploi de l’une par rapport à l’autre est symptomatique de l’état d’esprit du sujet qui parle. Dans la majorité des cas, la parole est dite commune, ou conventionnelle. Mais elle peut être également violente, ou dialogique. La parole sert également la démarche philosophique. Elle n’est donc pas une simple faculté naturelle,  mais aussi un mode d’expression constitutif d’une identité, personnelle ou collective. Compte tenu de son importance, il est intéressant de distinguer les différentes formes de parole et ce qui permet à certains, par son biais, de philosopher. A ce titre, la parole peut-elle aider à la compréhension du monde et restituer oralement le contenu d’une vérité ?


Entre parole commune…


Est conventionnel ce qui ne dérange pas le plus grand nombre, même si le contenu est immoral, et ne se permet aucun écart avec ce qui est établi. La pratique de la parole contribue au développement et au maintient de la norme dès lors qu’elle consiste à relayer des opinions. Elle est dite commune. Mais qu’est-ce qu’une opinion pour qualifier la parole comme telle ? L’opinion est une idée qui n’a le statut de vérité que dans la bouche de celui qui l’énonce. Ce qui n’exclut pas qu’elle ne soit pas partagée ou dite par plusieurs en même temps. L’opinion est alors générale, publique. Mais la majorité, le nombre et la conviction ne la fondent nullement en raison. L’opinion ne dépasse pas le statut, soit de croyance, soit de perception. Dans le premier cas, l’opinion, et la parole qui s’en fait l’écho, existent avec  l’adhésion inconditionnelle à une idée. La parole est ainsi l’énonciation de ce que l’on croît être vrai parce que cela a été dit. Quant à la perception, il s’agit d’une affirmation liée à un ressenti vécu comme véritable et présenté comme une vérité. Cette situation naît du rapport immédiat que nous avons avec le réel et qui reste au stade du perçu. Présentée ainsi, la pratique de la parole est tributaire de l’état d’esprit du sujet et cela constitue la première limite quant à la relation entre la parole et la description de la réalité. Mais il existe également à ce niveau une autre limite qui dépasse la subjectivité. La parole s’appuie en effet sur un langage dont le contenu n’est pas universel. La langue est une construction humaine, qui fluctue à des degrés et une vitesse différents selon les territoires où elle est utilisée. Les langues divergent dans le temps et dans l’espace. La langue se présente aussi comme le ciment identitaire d’une communauté humaine, ce qui signifie que les langues sont très diversifiées d’un endroit à un autre, et en conséquence aucune ne peut prétendre décrire le mieux la réalité. Les mots sont historiques et culturels alors que le monde et l’existence, fluctuant certes d’un point de vue organique, n’en conservent pas moins un caractère immuable. Il y la une contradiction, un bruit dirons-nous entre le vocabulaire, la grammaire et la part de vérité présentée comme intemporelle. Ce point est à connaître, notamment d’un point de vue épistémologique, mais il n’est pas suffisant pour anéantir toute parole dite philosophique.


…et parole philosophique.


La parole philosophique n’admet pas l’imaginaire qui voile la parole commune même si celle-ci prétend déclarer la vérité. Elle ne se construit pas sur des discours tous faits, ni sur des opinions qui, pour le philosophe, ne sont que des énoncés fallacieux car dénués de tout usage de la raison. La parole philosophique participe ainsi d’une critique qui avance d’un pas hésitant mais clairvoyant. Cette hésitation commence avec l’interrogation, car comme l’énonçait Alain, « penser consiste essentiellement à savoir ce que l’on dit et si ce que l’on dit est vrai ». La parole philosophique se situe donc en dehors des propos coutumiers ou des bavardages. Il est possible d’ailleurs qu’elle soit perçue par ceux qui adhèrent ou contribuent à la pensée commune comme subversive, ce qui peut valoir au philosophe la déconsidération de ses contemporains, voire une condamnation à son égard. Merleau-Ponty dans sa leçon inaugurale au Collège de France rappelle à ce propos le cas de Socrate : « La vie et la mort de Socrate sont l’histoire des rapports difficiles que le philosophe entretient, quand il n’est pas protégé par l’immunité littéraire, avec les dieux de la Cité, c'est-à-dire avec les autres hommes et avec l’absolu figé dont ils lui tendent l’image ». La philosophie ainsi dérange parce qu’en plus d’être la contradiction de représentations usuelles, elle est aussi une remise en cause des modes relationnels classiques qui s’appuient sur l’inertie doxique. La parole philosophique en effet ne repose pas uniquement sur des formules conceptuelles. Elle est en plus un engagement de l’être qui bouscule les positions dogmatiques ou héritées de l’opinion de masse. François Châtelet, penseur du XXème siècle, nous dit sur ce sujet dans son œuvre Platon la chose suivante : « Commencer à philosopher, c’est, de prime abord, mettre en question non seulement le contenu des diverses opinions – celles-ci font apparaître si pratiquement leurs contradictions qu’elles se ruinent d’elles-mêmes – mais encore le statut d’une existence qui croit qu’opiner c’est savoir et qu’il suffit d’être certain pour prétendre à être vrai ». La parole philosophique se protège ainsi des certitudes pour éviter de se trouver dans l’obscurité. En d’autres termes, la raison que revendique le philosophe entraîne celui-ci vers des chemins détournés et non par sur la voie dite classique mais sombre parce que fréquentée par le plus grand nombre. Le détour n’est cependant pas aisé car le philosophe est un être humain, et qu’à ce titre le sensible ne lui échappe pas. Une conduite ascétique de la pensée s’impose à lui de façon à ne pas se laisser emporter par ses désirs, ses passions, ses intérêts, même si, comme le précise François Châtelet, la condition humaine est propice au développement de l’opinion : « A la racine des contradictions des opinions, il y a donc la diversité qu’implique nécessairement la soumission aux désirs. La séquence est fort claire désormais : l’homme qui est passif devant ses appétits, prend pour juge de sa pensée ses intérêts, ses passions ; pour faire valoir ces derniers, il parle, il use du langage pour les manifester face à autrui ; or, de par leur nature, les intérêts sont contradictoires ; surgissent ainsi les discours antagonistes, tous assurés de leur vérité, tous fermés à l’argumentation de l’autre ». La rigueur intellectuelle est indispensable à toute entreprise philosophique et ne pas en faire preuve représente pour chacun à la fois un abandon de personnalité et un danger. En effet, s’en remettre exclusivement à ses penchants ne permet pas de se définir en tant qu’homme éclairé car les désirs et les passions, par leur caractère périssable et influençable, ne constituent pas un socle sur lequel la personne puisse s’appuyer en toute situation. L’homme risque fort bien de se perdre en cours de route, lorsque les vents lui seront contraires, ou se perdre en tant que personne pour ne plus être qu’un individu malléable en toute occasion. Socrate par exemple l’a très bien compris, selon ses propos rapportés par Platon dans Gorgias : « Mieux vaudrait me servir d’une lyre dissonante et mal accordée, diriger un chœur mal réglé, ou me trouver en désaccord ou en opposition avec tout le monde, que de l’être avec moi-même, étant un, et de me contredire ». Quant au danger, il concerne la violence qui peut résulter d’une confrontation d’intérêts personnels lorsqu’aucun des protagonistes ne sait dépasser ses penchants.

 

Le dialogue comme rempart contre la parole violente


Nous l’avons vu, la certitude caractérise l’opinion. Celle-ci n’admet pas la contre-argumentation. Elle est avant tout un échange oral à sens unique, même si elle se cache derrière une relation qui n’a de dialogique que l’illusion dont elle se pare. François Châtelet à ce propos fait état de paroles qui se rencontrent mais en se complètent pas ; il s’agit de monologues et non d’un dialogue : « L’opinion…est certaine de soi. Et lorsqu’elle se heurte à la certitude égale de l’autre, elle s’étonne, elle s’indigne et entre dans la discussion avec le sentiment que la contestation qu’on lui oppose est dérisoire, qu’elle en triomphera aisément. En fait tout au long du débat, elle s’enferme sur elle-même et reste sourde à l’argumentation adverse. Le dialogue n’est qu’apparent : deux monologues parallèles se développent ». La parole doxique, parce qu’elle est prisonnière de sa propre logique, conduit irrémédiablement, soit à l’acquiescement irréfléchi donc sans valeur, soit à l’affrontement.  Et dans les deux cas, elle aboutit à une impasse. Rien de neuf ne peut sortir d’une opinion qui s’obstine, et ainsi l’erreur qu’elle porte éventuellement en elle se prolonge. La doxa n’a d’ailleurs que faire de l’autre, si ce n’est qu’il opine. Son but n’est pas de débattre mais de soumettre. La parole devient alors un instrument d’influence ou de pouvoir, et sans aller jusqu’à la violence, elle se fait séduisante ou convaincante grâce à l’emploi d’une forme soignée. Le fond n’est lui présent qu’à la conclusion du discours car la parole doxique n’appelle pas chez celui qui écoute l’usage de la raison. Cette parole n’est donc pas constructive mais dominatrice, et en cela elle a un rapport à la violence. Soumettre, c’est  emmener quelqu’un avec soi vers une idée dont il n’est nullement question de la partager avec lui, parce que le partage est un don et que toute propriété peut être révisée par celui qui en dispose.

Le dialogue au contraire s’oppose à cette forme de violence. La parole dialogique consiste à construire ensemble un raisonnement, chacun y amenant ses arguments, cela de façon à atteindre une conclusion qui soit partagée. Cette parole revêt un caractère dialectique : deux idées opposées s’entrechoquent pour en produire une troisième qui se substitue aux deux précédents en tant que consensus. La pensée réflexive d’ailleurs ne procède pas autrement. Le sujet éclairé, avant de prendre une décision ou de porter un jugement, s’entretient intérieurement, se pose des questions, tente d’y répondre. C’est ainsi que Platon déclare que la pensée est « le dialogue de l’âme avec elle-même ». D’autres penseurs accordent au dialogue la capacité d’atteindre une vérité qu’ils estiment immuable, comme Saint-Augustin par exemple : « Quand nous voyons l’un et l’autre que ce que tu dis est vrai, l’un et l’autre que ce que je dis est vrai, de grâce, où le voyons-nous ? Assurément ce n’est pas en toi que je le vois, ce n’est pas en moi que tu le vois ; nous le voyons tous deux dans l’immuable vérité qui plane sur nos esprits » (Confessions – Saint-Augustin). Sans prétendre à l’existence ou non d’une vérité transcendante, il est par contre évident que la démarche dialogique est la démonstration d’une maturité intellectuelle. L’homme s’élève avec le dialogue. Citons pour poursuivre ce propos et conclure sur le bénéfice de la parole dialogique, Jean Lacroix qui, dans son livre Le sens du dialogue, nous dit : « D’après Hegel l’homme commence par une opinion personnelle plus ou moins cohérente qu’il dénomme mythe. C’est le stade du monologue. L’idée de vérité n’est pas encore présente ou du moins explicitée. Mais les opinions bientôt se heurtent, le mythe en rencontre d’autres, les monologues s’opposent. Sous une forme ou sous une autre c’est le triomphe de la violence. Mais il arrive aussi qu’au lieu d’imposer leurs opinions par la force, les hommes les confrontent, les discutent. C’est le passage du mythe à la science, du monologue au dialogue. La discussion fait la transition du barbare au philosophe, du pré-homme à l’être proprement humain ».

Tag(s) : #UN MONDE DES IDEES
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