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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Cycle sur Nietzsche : le nihilisme, allié du conformisme

Nihilisme-et-conformisme.jpg« Avec un aussi monstrueux dessein de raboter toutes les aspérités et tous les angles de la vie, ne prenons-nous pas le plus court chemin pour transformer l'humanité en sable ? En sable ! Un sable fin, doux, rond, infini ! »(Aurore – Nietzsche).

Nietzsche nous interpelle en livrant sa pensée quant au devenir de l'homme post-moderne, le dernier homme selon lui. Maintenant que les idoles ont été brûlées, que le progrès scientifique produit ses effets, l'homme ne peut plus croire sincèrement en une entité supérieure dont la parole serait le livre de la vie. Le monde lui est revenu chaotique, et l'être humain s'y trouve seul, tiraillé entre une réalité dénuée de sens préétabli, supposant la liberté, ou le refuge vers une croyance infondée mais sécurisante. Cette dualité quant à la perspective de l'existence humaine, Nietzsche la transpose à propos du nihilisme. Il y distingue deux positions : celui qui ne croit pas, et celui qui ne croit plus. La première est positive en consistant à douter, à mettre en cause ce qui existe, et cela de façon active, avec la proposition d'autre chose, ou l'engagement vers de nouvelles expériences. Sous cette forme de septicisme se dessine un projet : « Je me félicite de tout septicisme auquel il m'est permis de répondre : « Faisons l'essai ! » Mais je ne veux plus entendre parler de ces choses et de ces questions qui n'admettent pas l'expérience. Telle est la frontière de mon « sens de la vérité ». Car la bravoure y a perdu ses droits » (Le Gai Savoir – Nietzsche). En d'autres termes, il n'est pas question de prendre pour évangile tout ce qui m'ait dit, sans pour autant systématiser le refus et donner à ma réflexion cette seule issue. Ce serait réduire l'existence à dire non à tout ce que je reçois, donc d'être par opposition, en perpétuelle dépendance vis à vis des autres. En ne croyant plus à rien, je m'immobilise, je n'entreprends plus, j'évite toute prise de risque, ce qui me fait entrer dans une attitude accomodante, à contrario de l'engagement initial d'opposition. D'opposant, je deviens reposant. A tout refuser sans agir, l'on en vient dans les faits à adhérer à tout. Je participe même, selon Nietzsche, au ronronnement du conformisme ambiant, contribuant ainsi à l'ordre établi : « N'a-t-on pas déjà les oreilles suffisamment remplies de bruits pénibles ? dit le sceptique, se posant en ami du calme et presque en espèce d'agent de police veillant à l'ordre public : ce non souterrain est intolérable ! Allez-vous enfin vous taire, taupes pessimistes ! » C'est que le sceptique, cette créature délicate, ne s'effraie que trop aisément ; sa conscience est dressée à sursauter et à ressentir une espèce de morsure au moindre non, voire dejà à un oui résolu et ferme. Oui ! Et Non ! - voilà qui heurte sa morale » (Par-delà bien et mal – Nietzsche).

Se manifester exclusivement en protestant pour se donner l'illusion d'exister est aussi pour Nietzsche une solution de façilité face à ce néant qui se présente devant nous. Pour croire, donner du sens, trouver du lien, il faut chercher, car rien ne tombera du ciel, ni message, ni présage, encore moins de promesse. Le courage est donc nécessaire. Nietzsche pense également que l'égalité est l'ennemie de l'homme entreprenant, et ainsi l'alliée du nihiliste passif. Celui-ci en effet n'apprécie guère les différences, car elles peuvent conduire au succès des uns, et ainsi lui rappeler sa faiblesse. De plus, l'égalitarisme annihile tout dépassement de soi. Dans une société où la singularité tend à s'estomper, l'homme devient de plus en plus conformiste, réglant son existence selon des impératifs égalitaires qui ne lui appartiennent pas. Nietzsche considère cette perspective comme l'avènement du dernier homme. Une fois l'humain ayant atteint ce stade de l'évolution, celui-ci sera arrivé au bout de son humanité ; plus rien ne le portera pour aller au-delà de son état. Que fera-t-il alors, cet homme achevé ? Il travaillera parce que la société l'exige, et que le travail selon Nietzsche est la meilleure des polices pour maintenir l'ordre établi : « Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir – qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi, une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême » (Aurore – Nietzsche). Nietzsche présente ainsi le travail comme une domestication de l'individu, lui imposant des normes, des codes, des modes de comportement, un rythme de vie. Pour travailler, il faut correspondre à des standards, donc s'abandonner à ce qui est attendu de nous. Ainsi, le travail convient très bien au nihiliste endurci, car il l'occupe et lui trace son chemin. Il le tranquillise également, lui qui se refuse à toute prise de risque. Le travail présenté ainsi anesthésie ce qui en nous peut tout à la fois être destructeur, mais aussi et surtout créateur. La pensée unique nous dit aujourd'hui que seul le travail permet la réalisation de soi. N'y-a-t-il pas là un discours antinomique en avançant une considération individuelle pour justifier l'intégration sans discussion dans un schéma collectif ? Nous ne sommes certes pas bâillonnés, mais le monde du travail n'écrase-t-il pas les individus ? Les réalités économiques et sociales ne démontrent-elles pas que l'humain est au service du travail, et non l'inverse ?

Ainsi, le sceptique sans idéal consume une partie de lui-même au travail. Que lui reste-t-il à ce dernier homme pour l'animer encore un peu ? Le bonheur, répond Nietzsche. Ce qui en soi n'est guère condamnable, ce que Nietzsche ne fait pas. Par contre, il considère comme l'homme est dans l'erreur lorsque celui-ci estime le bonheur comme une cause, un but à atteindre. Selon Nietzsche, le bonheur est uniquement une conséquence. Autrement dit, il s'agit d'un état atteint grâce à autre chose ; le bonheur pour le bonheur n'existe pas, ou très peu, sauf à l'assimiler à une quiétude fade, soporifique, sans couleur, ni saveur. Nietzsche lui préfère l'intensité, le mouvement, et peu importe qu'il faille y laisser quelques années de vie : « Vouloir vivre éternellement et ne pas pouvoir mourir est en lui-même un signe de sénélité du sentiment : plus on vit pleinement et vigoureusement, plus vite on est prêt à donner sa vie pour une seule sensation bonne » (Humain, trop humain – Nietzsche). C'est le désir qui agrémente l'existence, par touches successives, et non la peur.

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