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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Cycle sur Nietzsche - La religion et la morale accusatrice complices pour accabler le bonheur

Nietzsche-ni-morale-ni-religion.jpgLe ressentiment est une souffrance dont on ne parvient pas à se débarrasser ; non pas que cette dernière soit causée par quelque chose d’insurmontable, mais parce que cette souffrance est sans cesse ressassée. Le ressentiment conduit en effet à une victimisation de soi, et la douleur devient alors perpétuelle, l’homme intériorisant son mal. Cela l’irrite, et instinctivement il lui faut se protéger. Il cherche alors à désigner un coupable, pour mieux se désolidariser de ses blessures, de ne pas s’avouer qu’il est lui-même responsable de son mal-être, comme l’écrit Nietzsche : « Car d’instinct  celui qui souffre cherche toujours une cause à sa souffrance ; plus exactement un auteur, plus précisément un auteur coupable, susceptible de souffrir, - bref, un être vivant quelconque sur lequel il puisse décharger ses affects en effigie ou en réalité, sous n’importe quel prétexte. […] « C’est bien la faute à quelqu’un si je vais mal » - cette sorte de raisonnement est propre à tous les maladifs, et d’autant plus que la véritable cause de leur déplaisir, la cause physiologique, leur demeure cachée ». (La Généalogie de la moral – Nietzsche). C’est donc par impuissance que l’homme se retourne contre autrui, en l’accusant de tous ses maux, même s’il reste prisonnier de sa souffrance, en manquant de courage pour extérioriser ce qui le blesse. Le ressentiment est une sorte de vengeance contre un ennemi non avoué et qui n’existe que par une pensée mutilante. Ainsi, la rancœur alimente la douleur, laquelle devient alors encore plus forte, ce qui a accroit d’autant plus l’aigreur. Il s’agit d’un cercle vicieux qui s’auto-entretient et s’agrandit par lui-même. Le mal ne s’en trouve qu’exacerbé. Pour casser cet enchaînement douloureux, Nietzsche recommande l’oubli. Selon lui, la santé de l’âme ne peut être bonne qu’à condition d’oublier les expériences blessantes pour vivre autre chose : « Ne pas venir à bout d’une expérience est déjà un signe de décadence. Rouvrir d’anciennes plaies, se vautrer dans le mépris de soi et la contrition est une maladie supplémentaire, dont jamais «le salut de l’âme » ne pourra naître, mais toujours seulement d’autres formes pathologiques de la même maladie » (Fragment posthume de 1888 – Nietzsche). Ainsi, Nietzsche distingue deux origines au ressentiment : l’absence de courage et l’incapacité à oublier. Mais il attribue également à la thèse du libre-arbitre la charge d’entretenir le ressentiment. Nietzsche considère en effet que l’idée d’accorder à l’homme l’entière responsabilité de ses actes le conduit forcément à la culpabilisation, ce qui justifierait ainsi que tout mal s’inscrive par la faute d’un autre : « Nous n’avons aujourd’hui plus aucune pitié pour le concept de « volonté libre » : nous ne savons que trop ce qu’il est – le tour de passe-passe de théologiens le plus louche qui soit, visant à rendre l’humanité « responsable » au sens où ils l’entendent, c’est-à-dire à la placer dans leur dépendance. […] – Partout où l’on recherche des responsabilités, c’est d’ordinaire l’instinct du vouloir-châtier et-juger qui est en quête. On a dépouillé le devenir de son innocence chaque fois que le fait d’être comme ceci ou comme cela est ramené à une volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité : la doctrine de la volonté a été inventée essentiellement dans le but de châtier, c’est-à-dire de vouloir-trouver un coupable » (Le Crépuscule des Idoles – Nietzsche). Ainsi, le libre-arbitre n’apporterait rien à la liberté, en permettant au contraire à l’homme de juger pour mieux condamner celui qui, parce qu’avec le libre-arbitre il lui était possible de refuser, s’est justement opposé à ne pas être ce qu’on exigeait de lui. Sauf que Nietzsche considère que l’homme ne peut pas être séparé de ses actes. Ils sont un même tout. L’être humain ne dispose pas de distance suffisante pour s’affranchir totalement de ce qu’il est. Mais le ressentiment n’a que faire de cette disposition naturelle, et le libre-arbitre l’assiste pour l’assoir durablement dans les esprits. Cette idée d’ailleurs sert également à reconnaître aux plus faibles un mérite, car il n’est pas question de perdre totalement la face en rejetant la faute sur un autre. Ainsi, les Evangiles prêtent à la faiblesse une vertu morale, une grandeur d’âme comparée à la réussite : « Heureux ceux qui sont opprimés pour la justice, car le royaume des cieux leur appartient » (Sermon sur la montagne – Evangile de Matthieu). La religion semble donc commander le ressentiment pour mieux promettre une voie de sortie paradisiaque dans l’au-delà, lequel constitue son fonds de commerce.

 

Mais le ressentiment n’est pas la pire chose qui soit selon Nietzsche. Il voit dans la mauvaise conscience un état encore plus destructeur s’agissant de l’expression de la vie. Avoir mauvaise conscience, c’est comme le ressentiment, soit une douleur ressassée justifiant une culpabilisation, mais le coupable désigné n’est pas autrui ; il s’agit de soi-même. La violence se vit alors toute entière à l’intérieur de soi, mais elle n’est plus maîtrisée, comme pour le ressentiment en lui donnant un visage. La mauvaise conscience est torturante pour soi, et cela parce que la morale interdit à l’homme d’avoir des ennemis. Endolori et sans possibilité d’affecter son mal à quiconque, prisonnier de sa lâcheté et de ses souvenirs, l’homme s’enferme alors dans la mauvaise conscience, comme le décrit Nietzsche : « L’homme qui, à défaut d’ennemis et de résistances extérieurs, engoncé dans l’étroitesse oppressante et la régularité de la coutume, se déchirait impatiemment, se traquait lui-même, se rongeait, se fouaillait, se maltraitait, cet animal qui ne laisse pas de se blesser aux barreaux de sa cage, que l’on veut « domestiquer », ce nécessiteux que dévore la nostalgie du désert, contraint de faire de soi une aventure, un lieu de supplice, une jungle inquiétante et dangereuse – ce fou, ce prisonnier nostalgique et désespéré devint l’inventeur de la « mauvaise conscience ». Mais avec elle fut introduite la maladie la plus grave et la plus redoutable, dont l’homme ne s’est pas encore remis à ce jour, celle de l’homme qui souffre de l’homme, qui souffre de lui-même : conséquence d’une séparation violente d’avec le passé animal » (La Généalogie de la morale – Nietzsche).

Le constat est sans appel : l’être humain s’automutile à travers des commandements moraux. Et au cas où il lui viendrait l’idée de se rebeller contre un ordre castrateur, la religion a inventé le pêché, qui consiste à rendre responsable de ses souffrances celui qui souffre : « Je souffre : c’est bien la faute à quelqu’un – ainsi pense la brebis maladive. Mais son berger, le prêtre ascétique, lui dit : « Eh oui, ma brebis ! C’est bien la faute à quelqu’un : mais ce quelqu’un, c’est toi – c’est bien ta faute, à toi seul, c’est toi qui es en faute contre toi-même ! » Quelle audace, quelle fausseté : mais par là un résultat au moins est atteint, je le répète, la direction du ressentiment est…déviée » (La Généalogie de la morale – Nietzsche). La mauvaise conscience est donc l’arme absolue pour le religieux, en lui permettant de se présenter comme celui qui viendra au secours d’une âme perdue de son propre fait. De plus, la religion n’oublie pas tous ceux qui ne souffrent pas et qui n’ont besoin d’aucune promesse. Elle tente de les convaincre que le bonheur terrestre n’est pas admissible, donc forcément douteux, au regard de la misère environnante. Nietzsche voit dans cette stratégie insidieuse de conquête un désastre annoncé, soit l’impossibilité d’être heureux : « […] Quand pourraient-ils donc atteindre leur triomphe ultime, le plus subtil, le plus sublime ? Ils l’atteindraient indubitablement s’ils réussissaient à insinuer leur propre misère, toute misère dans la conscience des heureux : en sorte que ces derniers finiraient un jour par avoir honte de leur bonheur et peut-être se diraient-ils entre eux : « C’est une honte d’être heureux ! Il y a trop de misère ! »…Mais il ne saurait y avoir de malentendu plus grave et plus désastreux que de voir les heureux, les réussis, les puissants par le corps et l’âme, commencer ainsi à douter de leur droit au bonheur » (La Généalogie de la morale – Nietzsche).

 

Face à la mauvaise conscience entretenue par la religion et la morale, Nietzsche recommande l’innocence. Il s’agit selon lui de déresponsabiliser l’être humain pour tout ce qui ne peut lui être attribué, et reconnaître au futur une contingence dont les effets ne peuvent lui être imputés en totalité. L’homme a ainsi tout intérêt à se sortir d’une morale accusatrice, sans pour autant s’exonérer de toute obligation car le droit au bonheur n’est pas gratuit. Il peut aussi se trouver dans l’immoralité, pas dans l’amoralité.

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Clovis Simard 09/08/2012 13:13

Blog(fermaton.over-blog.com),No-25. -THÉORÈME NIETZSCHE. - Pourquoi ne rêves-tu pas lion bêlant ?

Antoine Michon 13/11/2010 17:02


Ressentiment et Mauvaise conscience : Merci pour ce commentaire, si vous permettez je souhaiterais indiquer que ces textes concernant la souffrance produite par le ressentiment et la mauvaise
conscience sont expression d’un diagnostique psychologique. Le généalogiste retrouve dans le christianisme, le socratisme et le récit hébreux les différentes transvaluations des valeurs, moment où
les valeurs des faibles renversent celles des forts, conçue comme un grand déclin, un assouvissement des instincts vitaux, un affaiblissement de la vie, une maladie. Trouver l’origine de la maladie
et la diagnostiquer, le chantier psychologue succède ainsi à celui du généalogiste. On trace le profil psychologique de l’homme théologique, l’archétype du prêtre, sa volonté de vérité, l’idéal
ascétique, sa négation de la vie. Le prêtre est un médecin qui est lui-même malade et qui participe à la contagion de la maladie. Il se peut que je ne vous apprenne rien ici mais je pense que c’est
ici que se croise le Généalogiste et Moraliste ou devrions nous dire le Psychologue.
La recherche du bouc émissaire le ressentiment de l’individu engendrant la volonté de vengeance, l’exercice de la puissance exécutive par le châtiment sont des considérations d’autant plus
intéressantes lorsqu’on les rapporte à un Socrate ou un G. Bruno ces martyrs de la vérité…
J’ai créé un blog sur la pensée Nietzsche récemment cela pourrait peut-être vous intéresser.

http://chiron.over-blog.com/#

Bonne journée.


Alexandre 20/08/2010 18:48


Bonjour,

Un bel article qui me donne envie de découvrir la seule oeuvre de Nietzsche qui me manque" La généalogie de la morale".

Merci.

Alexandre A