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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Alain - Propos sur le bonheur - L'égoïste

Alain-propos-sur-le-bonheur-philosophe.jpgUne des erreurs de nos religions occidentales, comme le marque Auguste Comte, c'est d'avoir enseigné que l'homme est égoïste toujours et sans remède, à moins d'un secours divin. Cette idée a tout infecté, et jusqu'au dévouement, en sorte que, parmi les idées les plus populaires, et aussi bien chez les esprits les plus libres, on trouve cette étrange opinion que celui qui se sacrifie cherche encore son plaisir. « L'un aime la guerre ; l'autre la justice ; moi j'aime le vin. » L'anarchiste même est théologien ; la révolte répond à l'humiliation ; tout cela est du même tonneau.

 

Dans le fait, on devrait voir que l'homme aime communément plutôt l'action que le plaisir, comme les jeux de la jeunesse le montrent bien. Car, qu'est-ce qu'une partie de ballon, sinon des bousculades, des coups de poing et des coups de pied, et enfin des marques noires et des compresses ? Mais tout cela est ardemment désiré ; tout cela est recueilli par le souvenir ; on y pense avec transport ; les jambes veulent déjà courir. Et c'est la générosité qui plaît, jusqu'à faire mépriser les coups, la douleur, la fatigue. On devrait aussi considérer la guerre, qui est un jeu admirable, et qui fait voir plus de générosité que de férocité ; car ce qui est surtout laid dans la guerre, c'est l'esclavage qui la prépare et l'esclavage qui la suit. Le désordre des guerres, en somme, c'est que les meilleurs s'y font tuer et que les habiles y trouvent occasion de gouverner contre la justice. Mais le jugement instinctif s'égare encore ici ; et les braves gens comme Déroulède trouvent leur plaisir à être dupes.

 

Tout cela est beau à considérer. L'égoïste se moque vainement, parce qu'il veut soumettre les sentiments généreux au calcul des plaisirs et des peines.

« Nigauds que vous êtes, qui aimez la gloire, et encore pour d'autres ! » Et Pascal, le génie catholique, Pascal a écrit cette parole, où il n'y a que l'apparence de la profondeur : « Nous perdons la vie avec joie, pour-vu qu'on en parle. » C'est le même homme qui s'est moqué du chasseur qui se donne bien du mal pour prendre un lièvre, dont il ne voudrait point s'il était donné. Il faut que le préjugé théologique soit bien fort pour cacher à des yeux humains que l'homme aime l'action plus que le plaisir, l'action réglée et disciplinée plus que toute autre action, et l'action pour la justice par-dessus tout. D'où résulte un immense plaisir, sans doute ; mais, l'erreur est de croire que l'action court au plaisir ; car le plaisir accompagne l'action. Les plaisirs de l'amour font oublier l'amour du plaisir. Voilà comment il est bâti ce fils de la terre, dieu des chiens et des chevaux.

 

L'égoïste, au contraire, manque à sa destinée par une erreur de jugement. Il ne veut avancer un doigt que s'il aperçoit un beau plaisir à prendre ; mais dans ce calcul les vrais plaisirs sont toujours oubliés, car les vrais plaisirs veulent d'abord peine ; c'est pourquoi, dans les calculs de la prudence, les douleurs l'emportent toujours ; la crainte est toujours plus forte que l'espérance et l'égoïste finit par considérer la maladie, la vieillesse, la mort inévitable. Et son désespoir me prouve qu'il s'est mal compris lui-même.

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