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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

L'Albatros, poème de Charles Baudelaire, commenté et expliqué...ou le poète, comme l'oiseau marin, exilé parmi les hommes

Albatros-Baudelaire.jpgLe génie n’est pas affaire courante dans la société des hommes. Il s’agit plutôt d’une étrangeté qui, comme tout ce qui dépasse l’ordinaire, suscite des réactions. Aucune logique ne garantit le résultat de celles-ci. L’homme de génie peut tout aussi bien être adulé qu’exécré, admiré que raillé. Il y a ainsi dans ce qui est génial comme quelque chose d’insaisissable pour le commun des mortels, et peut-être pour l’homme génial lui-même. Celui-ci est certes l’auteur d’une œuvre, mais peut-être ne la possède-t-il pas et ne la possèdera-t-il jamais. Voici donc beaucoup de mystères qui dérangent la commune mesure. Le poète participe de cette démesure, en créant un écart entre le vers et la parole usuelle. Pour l’atteindre, il faut se déplacer, prendre de la distance avec ce qui est habituellement, s’élever en quelque sorte, s’arracher du donné, de la facilité, de la platitude pour viser des reliefs inexplorés. Cet effort, peu sont prêts à l’entreprendre, soit parce qu’ils en ignorent l’existence, soit par indifférence, ou encore par négligence. La moquerie est aussi une réaction à l’encontre de ce que l’on ne comprend pas ou de ce que l’on ne veut pas entendre, en assourdissant avec un rire gras, tel L’Albatros de baudelaire arraché des cieux où il se sublime pour être cloué sur la terre des hommes et perdre de sa superbe sous les coups de la raillerie :

 

A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.

 

Le poète, comme l’oiseau des mers, déploie ses ailes loin au-dessus de la société des hommes, lesquels le regardent sans l’atteindre quand celui-ci est dans son élément. Mais il y a dans ce vol trop de puissances que ne puissent supporter longtemps ceux qui sont à terre. Il faut ramener l’inopportun vers soi pour le réduire à ce qu’il n’est pas, mais au moins dans cet état terrestre est-il à la portée de la bassesse ambiante :

 

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

 

Le poète, comme l’oiseau marin, n’est pourtant pas un étranger parmi les hommes. Il est connu ; on le voit. Mais il ne fait pas partie de l’équipage, celui-ci restant trop attaché au sol. Il est tout au plus un compagnon de voyage. Le poète, il est vrai, ne s’accommode guère d’une existence conventionnelle. Les lieux communs ne sont pas sa destination. Il lui faut bien plus que ce que les convenances peuvent lui apporter. Sa nourriture, il la trouve certes au sol, mais c’est pour la déguster là où les autres ne sont pas. Ce repli peut alors être interprété comme une attitude dédaigneuse qui insupporte les hommes restés à bord. La foule n’apprécie guère celui qui s’en écarte, sauf si c’est pour la commander. Le poète, comme l’albatros, n’a pas cette prétention. Le poète, comme l’oiseau marin, voit autre chose que ce qui est vu ordinairement sur la terre ferme. Avec la poésie, le réel prend des allures célestes ; des choses muettes tout à coup rompent leur silence pour se dévoiler. Mais ce silence rompu est peut-être une parole de trop, comme un écho qui raisonne puis se perd, dans un monde où la matière l’a emportée. Le poète, comme l’oiseau des mers, ne pouvant dans l’absolu échapper à ce monde, se trouvent dès lors comme exilé parmi les hommes, lesquels lui refusent ce qui pourtant l’exclut, c’est-à-dire son génie :

 

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

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