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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Une approche philosophique du rire : on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui... et pas n'importe comment

On-peut-rire-de-tout-mais-pas-avec-n-importe-qui.jpgL’homme peut rire, c’est un fait. Il s’agit d’un phénomène physiologique se traduisant par un mouvement du corps. Son origine par contre est attachée à l’esprit. Le rire est en effet provoqué par une interprétation de la pensée à propos d’une situation donnée, que l’on soit participant ou spectateur. Ainsi, le rire, même s’il est soumis à des conditions particulières, n’en est-il pas moins universel ? Le rire en tant que manifestation de l’esprit peut-il s’appliquer à tout et à tous, ou doit-il s’astreindre à un code moral ? Le rire peut-il être suspect, voire dangereux, auquel cas la loi serait tenue de le contenir ? Pour résumer, peut-on rire de tout ?


Ce qui caractérise le rire


Le rire est un mouvement spontané du corps. Il intervient à un moment précis sans donner l’impression d’être contrôlé. Ne dis-t-on pas d’ailleurs que l’on « éclate » de rire, ceci signifiant une absence de maîtrise de soi pouvant être considérée comme un acte gratuit. Cependant, comme indiqué en introduction, le rire est lié à une disposition de l’esprit qui attribue un caractère comique à un fait venant de se dérouler, ou à des paroles entendues. Cette faculté d’interprétation est une spécificité humaine, ce qui fait écrire à Rabelais, en reprenant la pensée d’Aristote, que « le rire est le propre de l’homme ». Le rire est ainsi une expression universelle chez l’être humain, même si dans la forme les rires sont différents, certains par exemple étant plus sonores que d’autres. Mais son origine est singulière parce qu’il est lié à une représentation du réel. Tout le monde ne s’esclaffera pas de rire face à un évènement unique ou devant les pitreries d’une même personne. Il n’empêche qu’il existe des traits communs au déclenchement du rire. Bergson, par exemple, estime que le comique déclenchant le rire ne concerne que ce qui est proprement humain : « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. Un paysage pourra être beau, gracieux, sublime, insignifiant ou laid ; il ne sera jamais risible. On rira d’un animal parce qu’on aura surpris chez lui une attitude d’homme ou une expression humaine. On rira d’un chapeau, mais ce qu’on raille alors, ce n’est pas le morceau de feutre ou de paille, c’est la forme que les hommes lui ont donnée, c’est le caprice humain dont il a pris le moule » (Le rire – Bergson). Si l’on rit, c’est de l’homme dont il s’agit, et plus particulièrement de son imperfection, de ses échecs, de tout ce qui chez un être humain contrarie son humanité. Le rire peut ainsi se présenter comme une critique, voire comme un censeur, personne n’appréciant être la risée d’autres dont le jugement se conclut par l’hilarité. La peur du ridicule cimente donc les relations sociales dans la convention, le conformisme, car tout écart peut être sanctionné par la moquerie. Mais le rire n’est pas que cela. En tant que manifestation de l’esprit, il est dans l’absolu sans limite. Nous pouvons rire de tout comme il nous est donné de penser à n’importe quoi. L’homme peut notamment se servir du rire pour rendre la vie plus supportable en travestissant le tragique de l’existence en une comédie. Le comique ainsi traque tous les travers du quotidien, qu’ils s’agissent de l’absurdité d’une réalité bornée et routinière, ou des actes qui relèvent de faiblesses de caractère, comme la vanité, l’orgueil ou encore la couardise. Le rire en cela est salvateur car il nous tient éveiller. Il est en effet si aisé de se perdre dans des habitudes. Ce rire là est bien plus de l’humour permettant à chacun de se détacher de soi et du monde, et ainsi gagner en lucidité. Le rire pratiqué de cette façon est en quelque sorte philosophe.

Le rire, c’est également ce qui reste lorsque l’on a tout perdu, jusqu’à ce que parfois même sa vie soit menacée. Il s’agit dans ces cas-là d’un formidable pied de nez à son ou ses adversaires, que ce soient la maladie, la bêtise ou la furie des hommes. L’humour dont l’homme peut être capable dans les situations les plus dramatiques est le témoignage le plus profond qu’il puisse être donné en matière d’humanité. En effet, face au danger de mort, notre instinct nous commande la peur qui, selon les situations, se traduit par la fuite, l’effondrement ou la défense. Rire de la mort qui se trouve juste en face de soi, qui est là maintenant et n’est plus une perspective lointaine, c’est faire preuve d’une supériorité morale qui dépasse, par l’esprit, la nécessité naturelle. Breton y voyait dans ce rire là « une révolte supérieure de l’esprit ». Citons deux exemples de personnes qui ont eu le courage de placer l’humour avant tout alors que leur condition immédiate leur commandait l’effroi : Mata-Hari, qui devant le peloton d’exécution, déclare à ses bourreaux : « c’est bien la première fois que l’on m’aura pour douze balles » ; Pierre Desproges, atteint d’un cancer, qui prévient : « plus cancéreux que moi tu meurs ».

Il nous est donc donné de pouvoir rire de tout. Mais en a-t-on le droit ? N’existe-t-il pas des pressions, légales ou morales, qui seraient de nature à circonscrire l’humour ?


Ce qui limiterait le rire


« Entre la moquerie et le rire, je fais une grande différence. Car le rire, comme aussi la plaisanterie est une pure joie ; et par conséquent, pourvu qu’il ne soit pas excessif, il est bon par lui-même. Et ce n’est certes qu’une sauvage et triste superstition qui interdit de prendre du plaisir. Car, en quoi conviendrait-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? » (Ethique, IV, Paragraphe 45 – Spinoza).

Spinoza fixe une première limite au rire, celle d’outrepasser la dignité de la personne et de se complaire dans la bassesse et la bêtise. Le rire visant la personne pour le plaisir de lui faire mal, en dehors de toute préoccupation personnelle, non destiné à servir celle ou celui qui en ait le sujet, n’est qu’une raillerie sans intérêt, hormis peut-être d’en apprendre un peu plus sur le railleur. Le rire méchant est en effet d’avantage la conséquence d’une blessure ou d’un dérèglement psychique chez celui qui s’y adonne que le fruit d’un être insensible. A ce propos, Bergson estime que la sensibilité fait naître des considérations qui contiennent le rire : « Le comique naîtra quand les hommes réunis en groupe dirigeront leur attention sur l’un d’entre eux en faisant taire leur sensibilité et exerçant leur seule intelligence » (Le rire – Bergson). Cette condition implique que le champ du rire n’est pas universel mais varie selon l’histoire personnelle de chacun composant le groupe, mais aussi de la culture de ce même groupe. Le rire est conditionné aux mœurs. On ne rira pas des mêmes choses entre européens et asiatiques par exemple, les interdits étant différents d’une société à une autre, tout autant que les préjugés et la vulgarité qui sont aussi des sources alimentant le rire. La conscience collective pèse sur l’humour, mais le monde extérieur n’en est pas le seul régisseur. Freud en effet considère le rire comme une porte de sortie pour le refoulement, permettant aux pulsions de s’exprimer sous une forme substitutive. L’humour serait ainsi un média entre ce qui est au plus profond de nous et que nous nous refusons à dévoiler sérieusement, et autrui qui ne serait pas prêt à nous entendre si nous nous engagions à son encontre sous une forme raisonnable. Le rire est donc salvateur car il répond, dans une certaine mesure, à des interdits. Il autorise une extériorisation d’une part de l’inconscient, ce qui allège d’autant son poids, poursuivant de cette façon la connaissance de soi. Mais parce qu’il est question d’interdits, en plus de la morale dont chacun se prévaut, le rire doit-il être réglementé ? Une société, avec le rire, est-elle prête à accepter toutes les subversions ?


Le rire et la liberté


Le rire est attaché à la liberté en tant que manifestation de l’esprit. Réglementer le rire, c’est donc astreindre l’exercice de la liberté dans des dispositions légales. Quand est-il du rapport entre la liberté et le droit ? La loi prévoit que la liberté est exerçable sans contrainte ni condition dans la limite du respect d’autrui, ce respect étant entendu comme la sécurité physique de la personne et l’acceptation de toute idée, croyance et appartenance qui s’inscrit dans un espace de tolérance, que ce soit au sein d’un même groupe qu’à l’extérieur de celui-ci. Est-ce à dire que l’humour puisse empêcher quiconque de penser ce qu’il souhaite, de se déplacer où il veut, de croire à l’idéal de son choix, religieux ou politique, de travailler comme il l’entend ? Bien-sûr que non. Le rire est aussi, comme nous l’avons vu, critique mais il n’impose rien. L’humour n’est pas liberticide alors que sa condamnation l’est. Interdire dans la loi ou par des menaces le rire est symptomatique d’un régime autoritaire, ou de dogmatismes, qui doivent leur survie aux pressions qu’ils exercent sur les individus, à la menace qu’ils laissent planer sur toux ceux qui s’y opposent. Le rire peut être insupportable par  tous ceux qui sont incapables de prendre du recul par rapport à leur existence, leur apparence, ou de relativiser la portée de leurs engagements. L’Eglise catholique, puis les totalitarismes, détestaient la liberté et avec elle, le rire, lequel est d’autant plus facile à traquer qu’il est visuel, contrairement à la pensée intérieure. Le fanatisme religieux ou politique n’accepte pas l’altérité, donc ne peut pas admettre que l’on puisse en faire un objet humoristique. L’aliénation, qui est le procédé dont usent les fanatiques, est à l’antipode de toute initiative de distanciation de l’être par rapport au réel, alors que le rire peut aussi être une prise de conscience. L’humour est capable de porter en lui les germes de la révolte. Sans aller jusqu’à verser le sang et brûlé les institutions, le rire nous maintient éveiller, et évite de se laisser guider par le sérieux qui se voudrait absolutiste, ou dans une moindre mesure versant dans le politiquement correct. Simone de Beauvoir, à propos du sérieux, y voit d’ailleurs un risque de renoncement à la liberté : « Il y a sérieux dès que la liberté se renie au profit des fins qu’elle prétend absolues » (Pour une morale de l’ambiguïté – Simone de Beauvoir). Le rire serait donc et surtout un garde-fou contre l’aveuglement. Il est libérateur en tant que barrière nous évitant de tomber dans la vénération. Il est également une représentation de la liberté dans la façon dont il est employé, ce qui responsabilise d’autant celui qui fait usage d’humour ou y participe. Ainsi, on doit pouvoir rire de tout, la loi n’ayant pas à intervenir. A chacun cependant de faire de ce droit l’usage qu’il convient et de rire grâce, ou avec celle ou celui, qui se représente le rire comme un champ de liberté de pensée, mais aussi ne l’oublions pas comme l’expression d’une joie partagée.

 

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