Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Quand la pensée s'échappe d'elle-même

Pensee-langage.jpgLe signe permet une matérialisation du sens. En signant le réel, on le signifie. Ainsi, la pensée et le langage autorisent une appropriation du monde. On pense et on commente ce qui est. Pour pratiquer de la sorte, nous avons chacun besoin de quelques facultés, notamment pour symboliser. Autrement dit, l’abstraction nous sert au quotidien. Cependant, cette capacité nous est-elle donnée avant le verbe, ou alors sont-ce les mots qui déclenchent notre démarche abstractive ? Pour le dire plus simplement, la pensée précède-t-elle le langage ? Ou inversement, sans signifiant, serions-nous incapable de penser ? Ou bien encore, la question n’est-elle pas de nature aporétique ? Rousseau par exemple s’accorde avec cette dernière piste : « Si les hommes ont un besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont plus besoin encore de savoir penser pour trouver l’art de la parole. » Néanmoins, ne pourrions-nous pas considérer qu’une pensée existe dès l’instant où les mots se saisissent d’elle, et qu’avant cette saisie, il n’y a rien d’autre ? Dans ce cas, aucun non-sens ne serait admis, ni rien de ce que l’on qualifie d’ineffable. Et pourtant, le réel est plein de choses qui échappent au verbe. La preuve ? Citons l’art. Si toute pensée ne dépendait que d’une articulation langagière et grammaticale, les artistes ne seraient pas nés. Ainsi, on pense certes avec les mots, mais pas exclusivement avec eux. La réalité ne se prononce pas dans son entièreté et c’est tant mieux. Il faut de la place pour le mystère parce que c’est grâce à lui que l’on croît…

Bien-sûr, le verbe influence la pensée. L’homme ne pense pas universellement de la même façon compte tenu qu’il n’existe pas de langue universelle. Il y a, il est vrai, les mathématiques, mais leur usage est limité. On ne communique guère au quotidien avec des équations. Chaque groupement humain a fondé sa propre langue. La langue est d’ailleurs un caractère identitaire fort, peut-être le tout premier, d’un groupe. Elle a donc forcément, de par son apprentissage, une prégnance dans la façon de voir les choses, laquelle devient un mode culturel particulier entre les différentes sociétés humaines. Le bleu pour une civilisation sera le noir pour une autre. Par conséquent, nous serions tentés de croire, avec Bergson, qu’il y a plus que des mots dans la pensée, que la langue ne signifie pas tout. Il y a aussi l’intuition, laquelle selon Bergson toujours, permettrait de « se transporter à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et d’inexprimable. » Nous pourrions ajouter que le silence également peut être chargé de sens. C’est lui qui par exemple participe de la poésie. Si tout n’était que paroles et bruits, le poète s’en trouverait d’autant diminué dans son art. Il y a peut-être encore la résonnance des mots, c’est-à-dire que prononcés vers un sens donné, cette prononciation n’en déclenche pas moins des pensées dans des directions différentes chez l’auditeur. Ainsi donc, n’est-il pas bon de penser que la pensée n’est pas radicalement l’élève de la langue, mais qu’autres choses la concernent, certaines dont nous avons connaissance, mais également d’autres peut-être dont il nous est impossible d’en avoir la pensée. Ce serait ainsi la pensée qui s’échappe d’elle-même.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article