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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

Le sens commun, développement mental de l'instinct de survie

Sens-commun.jpgLe sens commun est-il universel ? On serait tenté de le penser compte tenu du qualificatif. Mais pourquoi dit-on d’un sens qu’il est commun ? Sur un plan physiologique, l’on sait que les cinq sens concernent tous les hommes, nonobstant leur fonctionnement. Mais l’on ne dit pas les sens communs, mais le sens commun. C’est donc qu’il s’agit de quelque chose dépassant le capital sensoriel de tout être humain. Aristote, puis Hannah Arendt, nous proposent l’idée suivante : la sensation et la perception sont différentes, et le sens commun est ce qui permet de les associer de façon à ce que nous puissions nous représenter le monde. Le sens commun serait ainsi la faculté d’unir le corps et l’esprit, puisant dans la sensation ce qu’il faut pour ensuite percevoir ce qui est, faisant d’un homme un sujet et de ce qui est senti un objet. Hannah Arendt cependant va plus loin qu’Aristote : « La certitude que ce que nous percevons existe indépendamment de l’acte de perception, est totalement conditionnée par le fait que l’objet apparaît également, en tant que tel, aux autres. Sans cette reconnaissance tacite par les autres, personne ne serait capable de prêter foi à la manière dont il paraît soi-même. » Ainsi, le sens commun n’est pas qu’intériorité. Il est partagé ; il a de commun de s’appliquer à chacun, et c’est ce champ d’application qui autorise à penser que les choses existent réellement, tout du moins dans la réalité humaine. Le reste, s’il y a, ne peut être connu, sauf à trouver une passerelle entre nos sens et ce qui pourrait être en dehors de notre espace sensitif, si tenté que cela soit possible. Toujours est-il que le monde est validé consciemment parce que le sens commun est universel. Cette universalité, on la comprend donc dans un rapport liant les éléments physiologiques avec l’esprit. Mais il est aussi une autre appréciation du sens commun qui cette fois-ci n’en appelle qu’à la raison. Il s’agit de l’idée que tout homme dispose d’une intelligence et qu’il l’emploie dans un direction commune, ce qui l’amène à partager des points de vue identiques, le conduit à adhérer aux mêmes principes ou encore d’atteindre des conclusions analogues. L’intelligence humaine semblerait ainsi se dérouler comme un tapis dont la texture, la forme, la couleur, les motifs, sont le sens commun. Cette proposition, d’origine stoïcienne, ne résistera guère au doute et au scepticisme des Modernes. Pour ceux-ci, l’intelligence, la raison, ne sont justement pas la manifestation d’une adhésion immédiate et spontanée, mais bien la capacité de prendre de la distance avec ce qui est et ce qui est dit. La raison, selon les Modernes, écarte plus qu’elle ne centre. Peut-on dire alors qu’il existe un sens commun pour ce qui est exclusivement de l’esprit ? Dès lors qu’il y a réflexion, l’esprit n’agit pas de la même façon d’un sujet à un autre. On ne réfléchit pas tous identiquement, ni avec la même intensité. Comment imaginer alors qu’un processus aussi divers comme peut l’être l’activité réflexive puisse dans tous les cas aboutir à un même point ? Le sens commun n’est donc certainement pas une façon de faire universelle, mais peut-être une inclinaison de chacun à vouloir sa pensée comme universelle. Autrement dit, tout sujet émet un avis, une opinion, un jugement, avec l’idée que cet avis, cette opinion, ce jugement, est pensé par tous. Ainsi, le sujet juge en se positionnant vis-à-vis d’autrui, mais il l’intègre dans le même temps dans son jugement. Il juge en pensant que le produit de son esprit est partageable par tous et il se rattache à ce partage. C’est ce que nous dit Kant dans la Critique de la faculté de juger : « […] sous cette expression de sensus communis on doit comprendre l’Idée d’un sens commun à tous, c’est-à-dire d’une faculté de juger, qui, dans sa réflexion tient compte en pensant (à priori) du mode de représentation de tout autre homme, afin de rattacher son jugement à la raison humaine tout entière et échapper, ce faisant, à l’illusion, résultant de conditions subjectives et particulières pouvant aisément être tenues pour objectives, qui exerceraient une influence néfaste sur le jugement. » Ainsi, le sens commun n’est pas tant une idée universellement admise, ou une règle que chacun applique, mais une inclination à se rapprocher des autres par la voie de l’esprit. Il y avec le sens commun une force en chacun à penser dans la communauté. Peut-être cette dynamique spirituelle est-elle le reflet d’un instinct de survie en visant les autres comme un rempart protecteur ? Le sens commun serait alors le développement mental d’un impératif instinctif.

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