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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

La responsabilité du scientifique

Responsabilite-scientifique.jpgLa mythologie grecque nous explique que Prométhée, voulant aider son frère Epiméthée qui se trouvait alors sans ressource après avoir attribué à l’ensemble des animaux la totalité des facultés naturelles à sa disposition, vola à Athéna et à Héphaïstos l’art et la connaissance pour les livrer à l’homme. Ainsi, le mythe reconnaît une étourderie comme originelle d’une différence essentielle entre l’animal et l’être humain, soit pour l’homme de persévérer dans son être non pas avec l’instinct, l’inné, mais grâce à l’intelligence, à l’acquis, dont la technique est une des manifestations. Certes, la science n’atteste pas cette explication, et le mythe d’ailleurs n’a pas de prétention scientifique en préférant l’image et la poésie à la démonstration. Mais s’il fallait réconcilier science et mythologie à propos de l’homme, ce n’est donc pas sur son origine que cette réconciliation serait envisageable, mais peut-être bien à propos de l’effet, à savoir que l’être humain, nu de toute spécificité instinctive, de toute perfection naturelle, est par conséquent un être perfectible, pour rependre une thématique chère à Rousseau. Et cette perfectibilité a généré la science. Des hommes sont devenus savants avec la connaissance, puis scientifiques dès lors qu’ils sont entrés dans une dynamique fonctionnelle, technicienne, professionnelle. Le scientifique aujourd’hui n’est plus à l’écart du monde comme le savant pouvait ou semblait l’être dans un passé éloigné. La science est désormais un ordre incontournable, au même titre que la politique, l’économie, la religion, la morale, ordres structurant toute société. L’action scientifique est ainsi devenue de plus en plus influente dans les affaires humaines, avec l’objectif affiché de concourir au progrès matériel, moral, social, mais également et de façon moins implicite au développement d’une technique toujours plus puissante, omniprésente, jusqu’à devenir menaçante pour l’homme et le monde. Est-ce à dire que le scientifique est dorénavant responsable de tous les maux actuels, voire futurs sur la base des prévisions catastrophistes associées à une technique surpuissante ? Ou alors, à l’extrême, la science et ses représentants sont-ils à exclure de toute responsabilité quant au destin collectif de l’humanité ? Ou encore, faut-il penser la responsabilité de la science et de ceux qui l’exercent au croisement de plusieurs ordres, donc partie-prenante comme chaque corps social à la marche du monde ? L’analyse qui suit vise à répondre à ces interrogations soulevées, sur la base d’une proposition articulée en deux temps, le premier distinguant les contours actuels de la responsabilité du scientifique, la seconde partie identifiant le contenu de cette responsabilité.

 

 

Qu’est-ce qui fonde aujourd’hui la responsabilité du scientifique ? Cette question nécessite une réflexion liminaire à propos de la place de la science et de son rôle au sein de notre société contemporaine, positionnement déterminable à partir de ce que la science fût durant l’Antiquité et la façon dont elle a évolué depuis, jusqu’à nos jours.

Les Anciens considéraient la science comme une activité intelligible visant la connaissance pour la connaissance, le savoir pour le savoir, mais également exercée dans une optique vertueuse. Sur la forme, la pratique scientifique était contemplative, consistant en une observation du monde afin d’en découvrir l’ordre et de définir l’essence de chaque chose, de chaque être, cette détermination permettant ensuite d’accorder une place à chacun pour qu’il s’y conforme, avec la vertu. La science antique était donc essentialiste à des fins morales. Avec Aristote, le réel devient un champ à définir, puis à catégoriser. La science, elle, vient en appui, en support, pour attester la véracité de chaque essence préalablement définie. Cette pratique scientifique perdure pendant plusieurs siècles jusqu’à la pensée cartésienne. En effet, Descartes, avec le doute méthodique, réfute toute la conception épistémologique qui le précède, considérant la science aristotélicienne comme stérilisante quant à découvrir les secrets du monde. Sa réflexion philosophique l’amène à conclure sur la séparation de l’âme et du corps, rompant avec l’idée ancienne que la nature comprend de l’esprit. Hormis Dieu et l’homme, le monde est une immense machine, un objet sans finalité contraint par des lois mécaniques, circonscrit par l’étendue et le mouvement. Avec Descartes, l’être humain peut désormais prendre possession du réel et devenir maître de la nature, l’objectif étant selon le philosophe une amélioration des conditions matérielles de l’homme pour permettre une libération des esprits, mais aussi pour prévenir et traiter la maladie. Les Lumières prolongent cette idée que le développement scientifique contribue au progrès moral et participe de cette façon à l’établissement du bonheur pour tous. La science ainsi considérée est prometteuse d’un avenir radieux pour l’humanité et rien ne doit la contenir, ni la contraindre. Toute entrave à son action ne peut être que déraisonnable ; toute limitation à son exercice devient suspecte. Cependant, le paradigme cartésien limite le champ d’investigation scientifique à la nature, pour produire les sciences naturelles. Selon Descartes, l’homme ne saurait être objet de science car il en est le sujet ; à défaut, la distanciation nécessaire à l’objectivité scientifique serait altérée. Pourtant, le XIXème siècle voit l’avènement de nouvelles orientations scientifiques avec les sciences dites humaines. Désormais, l’homme devient un objet visé par la connaissance scientifique, mais il ne l’est pas unitairement, entièrement. Les sciences humaines reconnaissent plus l’humain, au travers des comportements sociaux, historiques, psychiques, que l’homme en tant qu’essence particulière au sein du monde. Cette inessentialité de toute nature humaine permet surtout de conserver de la distance entre l’objet étudié et le sujet qui étudie, à savoir, s’agissant des sciences humaines, entre la conscience et l’inconscient, ou encore entre ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas. Les sciences humaines cherchent avant tout à démontrer que, contrairement à ce que pensait Descartes,  le sujet conscient n’est nullement maître chez lui, que la conscience qu’il a de décider et de vouloir n’est qu’illusoire.

La dernière évolution de la science de l’Antiquité jusqu’à nos jours concerne le retour du naturalisme, après que les sciences humaines aient consacré l’homme en tant qu’être culturel, même si la science postmoderne a ce point commun avec celles-ci de ne pas reconnaître d’essence à l’homme. Ce qui en effet est essentiel est figé ; l’essentialité suppose une fixité, laquelle est  contredite par les thèses évolutionnistes supportant les sciences de la nature postmodernes. Ainsi, inessentiel et totalement intégré à la nature, l’homme est considéré comme observable et mesurable, peut-être plus encore que par le passé. Le cerveau est au centre des préoccupations scientifiques afin de comprendre, si l’on accepte un matérialisme irréductible, comment des phénomènes naturels génèrent une pensée. Nous en sommes donc actuellement à ce stade pour ce qui est du paradigme scientifique. Et les conséquences pratiques ne sont pas neutres. Avec Descartes, la science s’était emparée de la nature, l’homme la rejointe depuis. C’est aussi le lien entre science et technique qui s’est renforcé, jusqu’à que celles-ci deviennent indissociables, même si initialement leur fin était différente. La première nous l’avons dit visait la connaissance ; la seconde poursuit l’efficacité. Science et technique s’accordent désormais pour produire toujours plus d’effets avec l’existant, en transformant la matière, mais aussi en manipulant le vivant. Le travail du scientifique contemporain se réalise dans un environnement technoscientifique : la science trouve et explique des causes, la technique, elle, se charge des effets. Autrement dit, la science, avec la technique, a de moins en moins la neutralité qu’on pouvait lui prêter auparavant, ce qui impacte d’autant les obligations de ceux qui la pratiquent. Ces obligations sont aussi à apprécier au regard de l’emploi qui est fait de la technique et de sa prépondérance dans les affaires humaines. Nous y reviendrons de façon plus détaillée, dans la seconde partie, quant aux conditions d’exercice de la responsabilité du scientifique. Car il est un deuxième point fondamental concernant cette responsabilité, à savoir que la science est un ordre distinct coexistant avec d’autres, et dont l’interaction influe sur les droits et devoirs du professionnel de la science.

 

Tout scientifique appartient à un ordre, celui de la science, que l’on peut encore désigner comme communauté scientifique. Mais tout scientifique est concerné par d’autres ordres qui structurent nos sociétés contemporaines : religieux, politique, économique, moral. C’est ainsi que le contour de la responsabilité du scientifique se dessine également avec les relations entre la science et ces différents ordres. S’agissant de la religion, l’influence de celle-ci sur l’activité scientifique s’est réduite au fur et à mesure que la laïcité s’est institutionnalisée. Le processus de sécularisation qu’a connu le monde occidental a conduit à un détachement de la science à l’égard de la foi religieuse. La Providence, ou encore la Révélation, n’ont plus la force d’antan pour orienter, voire circonscrire, le discours scientifique. Tout au plus certains hommes de science croient en un dessein intelligent quant à la marche du monde, mais cette hypothèse ne fait pas autorité pour diriger la science dans son ensemble. Elle est plus affaire de croyance personnelle. Ainsi, la religion ne commande plus la science, la théologie occupant désormais un espace réduit au champ religieux. La science n’empêche certes pas la foi sur un plan personnel, mais c’est bien la raison aujourd’hui qui collectivement fait sienne des débats au sein de la communauté scientifique. La science et la religion sont désormais plus dans un rapport réactif qu’interactif. Parallèlement à cette distanciation croissante des deux ordres, le rapport entre science et pouvoir politique a connu, lui, un effet inverse. Les découvertes scientifiques s’accumulant, et avec elles une technique dégageant toujours plus de puissance, le pouvoir politique a compris l’opportunité de se saisir de conclusions scientifiques pour servir ses propres fins, notamment sur un plan militaire. C’est dans cet esprit que la politique peut ordonner la science. Dès lors, la responsabilité du scientifique est conditionnée au pouvoir en place. La science peut se voir imposer un ou des objectifs alors qu’à priori, aucune voie ne s’ouvre devant elle avant que ne soit découvert ce qui lui permet d’avancer, notamment de façon déductive. Est-ce à dire que le scientifique est déresponsabilisé une fois qu’un gouvernement l’encadre jusqu'à fixer ses thématiques de recherche ? La responsabilité du scientifique dans cette situation se joue avant tout dans un rapport de force. Elle est d’autant moins étendue que la pression politique est forte, sans pour autant négliger la considération que peut avoir l’homme de science vis-à-vis du pouvoir en place. Qu’il soit en totale adhésion avec l’idéologie dominante, fût-ce t’elle totalitaire, le scientifique est alors impliqué dans le projet politique compte tenu de l’impact de ses travaux, même si ceux-ci sont supervisés par une entité sans caractère scientifique le dépassant. A l’inverse, l’exercice d’une pression étatique le contraignant dans sa recherche, avec l’usage de la force par exemple, ou encore avec la menace, réduit la liberté d’investigation du scientifique, limitant d’autant le champ d’une action responsable. Car la science, comme toute autre activité humaine, n’échappe pas au rapport entre liberté et responsabilité. L’entrave de la liberté par des nécessités politiques, étatiques, est un facteur de réduction de responsabilité. Cependant, ce rapport de force n’induit pas systématiquement la soumission de la science, parce que la résistance, la révolte, sont aussi des réactions possibles face à l’oppression. Faut-il alors condamner celui qui ne réagit pas face à son oppresseur et donc lui reconnaître en partie la responsabilité de son état ? Le scientifique, parce que les effets de ses travaux peuvent être lourds de conséquences, serait-il plus responsable d’une inaction que tout autre professionnel contraint dans les mêmes conditions ? Répondre par l’affirmative reviendrait à conditionner la responsabilité sous la contrainte, sous la menace, au volume des effets productibles. Ceci est contestable, car toute atteinte à l’intégrité de la personne, qu’elle soit scientifique ou pas, ne peut être appréciée sous un angle quantitatif. Par contre, que le moindre espace où la volonté du scientifique est encore maîtresse soit employé, activement,  au service de ceux qui la contraigne plus généralement, dans ce cas oui, l’homme de science est responsable de ses actes produits dans cette parcelle de liberté, fût-ce t’elle minime. Faut-il d’ailleurs inclure dans cette espace, un devoir de ne pas trouver ? N’oublions pas que le scientifique est un chercheur dont les travaux ne sont pas une garantie de découverte et qu’en outre, leur suivi demande une compétence peu commune.  La dissimulation est plus aisée à l’intérieur de la science car elle dispose de barrières ésotériques certainement plus infranchissables que pour d’autres corps de métier. Ainsi, le scientifique ne doit-il pas peser de tout son poids, ou plutôt du peu qu’il lui reste, pour s’engager totalement à ne pas découvrir ce qui satisferait au premier chef un pouvoir politique l’asservissant ? Ce serait là une autre forme de résistance car le professionnel de la science romprait alors avec la vocation qui est la sienne. Et considérant que l’on ne peut pas reconnaître la moindre responsabilité à celui qui  violenté, menacé, n’a pas résisté à son agresseur, il apparaît comme difficile de responsabiliser un homme de science qui découvre sous la contrainte. Quant à ce que la science, au contraire, domine l’ordre politique, la responsabilité du scientifique se verrait alors prolongée, mais cette part supplémentaire de responsabilité serait avant tout politicienne, et non scientifique.

Il est d’autres pressions dont la science peut faire l’objet, sans qu’aucune violence psychique ou physique ne soit exercée, pression plus insidieuse donc mais qui n’en a pas moins d’emprise sur la recherche scientifique. Il en est ainsi lorsque l’ordre économique ordonne la science, la supplante pour l’obliger envers des impératifs de compétitivité, de rentabilité, donc d’être au service du profit. La science devient dès lors une compétition. Il faut avancer plus vite que son voisin, être le premier laboratoire à trouver « la molécule du siècle », être la seule équipe scientifique à détenir le secret d’une loi naturelle, connaître avant tout le monde une causalité pour l’exploiter pratiquement. Plus vite, plus loin, tel est l’adage d’une science pilotée par l’ordre économique, car l’économie vise avant toute chose, comme la technique et c’est peut-être pour cela que toutes deux s’accordent si bien, l’efficacité. Une science adossée à l’ordre économique exige alors de ses représentants qu’ils soient efficaces, et que leurs recherches soient pourvoyeuses de nouvelles technologies, devançant celles déjà existantes pour dominer ou conforter une position de leader sur un marché. Enserré dans une logique productiviste, le scientifique voit sa responsabilité orientée vers le rendement. Il a dès lors une obligation de résultat plus qu’une obligation de moyen. C’est aussi cette intentionnalité qui entre plus facilement en conflit avec l’ordre moral, contrairement à la violence politique qui est démoralisante lorsqu’elle est subie. Entendant le chant des sirènes de l’argent, le scientifique conserve la liberté de ne pas les écouter aveuglement. Même si la science moderne exige de l’objectivité sur le plan de la méthode, cela n’empêche pas le scientifique de revendiquer des valeurs personnelles, donc subjectives. La responsabilité du scientifique s’établit aussi dans un rapport entre l’objet étudié, la raison de cette étude, et les considérations morales qu’il tient en respect. Autrement dit, un scientifique, même s’il respecte la loi, peut être moralement condamnable de par le contenu de ses travaux, de par sa façon d’agir scientifiquement, de par les effets de ses travaux. La première des condamnations est personnelle, c’est-à-dire que l’homme de science se trahit lui-même lorsqu’il s’engage dans des recherches qu’il désapprouve moralement, faisant fi des préceptes moraux qui jusqu’à alors l’animaient, les abandonnant devant quelques contreparties, pécuniaires ou pas. La seconde condamnation est collective, lorsque le scientifique se détourne de ce qui est socialement admis.

 

La position du scientifique en matière de responsabilité est donc conditionnée à la fois à des facteurs endogènes, comme l’histoire de la science et les changements de paradigme qui la caractérise, mais également à des pressions exogènes de différents ordres. C’est à l’orée de ce croisement que s’exerce la responsabilité du scientifique. Mais il s’agit ici d’un positionnement qui ne dit rien quant au contenu de cette responsabilité. Ce contenu, il est possible de le déterminer sur la base du rapport que l’homme entretient avec la nature inanimée, mais également vis-à-vis du vivant auquel il appartient.

 

 

 

Avec la science, la vision de l’homme sur le monde a évolué au gré des changements de paradigme et l’actualisation des méthodes d’investigation scientifique inhérentes à ces changements, modifiant les représentations humaines à propos du réel. La science est ainsi motrice de nouvelles façons d’envisager la nature et son appropriation par l’intelligence, ceci dans une dynamique cumulative visant à accroître les connaissances de l’homme sur son environnement, mais aussi et surtout à posséder la nature avec la technique. Les avancées scientifiques ont produit des effets techniques sur le monde toujours plus amplifiés. Faut-il alors conclure que le champ de la responsabilité du scientifique s’élargit à mesure que ses travaux impactent plus intensément le réel mais aussi la marche des affaires humaines ? Est-ce à dire que la frontière entre responsabilité et irresponsabilité de l’homme de science n’est jamais figée, mais au contraire serpente au gré des découvertes sur l’infiniment petit ou l’infiniment grand ? Il est certain que l’implication du scientifique est fonction du paradigme dans lequel il évolue. La science aristotélicienne entraîna le savant à se représenter la nature comme harmonieuse. La science moderne, après Descartes, envisage la matière comme régie par des lois mécaniques qu’il faut s’approprier pour ensuite les dupliquer afin de créer des effets à la convenance de l’homme. Cette motivation a entraîné la réification de la nature inanimée dépassant toute considération spirituelle, transcendante, à propos du réel. La science possède donc, ou cherche à posséder, et la responsabilité du scientifique est aujourd’hui plus celle d’un possédant que d’un contemplateur. Cette possession est d’ailleurs devenue si grande que l’homme postmoderne peut détruire ce qu’il possède. Avec la science et la technique, la Terre est maintenant destructible par l’un des vivants qu’elle porte. Autant dire que l’homme ne peut pas posséder plus le monde car il tient sa fin entre ses mains.

Cette capacité dévastatrice est exerçable de deux façons : soit en une fois, avec la puissance nucléaire, soit à petit feu par la consommation de toutes les ressources et l’énergie de la planète, jusqu’à l’assécher totalement de sa vitalité. Pour ce qui est de la première perspective, nous sommes dans un environnement certain, c’est-à-dire que la menace nucléaire est déjà présente depuis plusieurs décennies. Militairement, la science est peut-être même déjà au bout de ce qu’elle est capable de produire pour le développement des armes de destruction massive, voire totale. Ainsi, la responsabilité est surtout dans les mains du politique, mais cela n’exonère pas le scientifique de s’intéresser au sujet même si la technique a capté les découvertes en la matière. Son implication d’ailleurs ne serait pas neutre, car tout message de la science visant à prévenir d’éventuels dangers du fait de ses propres agissements a une force certainement plus grande qu’un discours politique, et donc sera entendu par le plus grand nombre, éveillera plus efficacement les consciences. Le combat d’Albert Einstein contre la course à l’armement atomique est entré dans l’histoire, comme celui d’autres scientifiques qui, après avoir participé au programme de lancement des bombes sur Hiroshima et Nagasaki et devant l’horreur causée par ces bombardements, se sont engagés totalement contre ce qu’ils avaient contribué à mettre en place. Face à la menace apocalyptique, la responsabilité du scientifique se traduit surtout par un devoir d’alerte.

Concernant la seconde éventualité, rien aujourd’hui n’est certain quant aux risques encourus par certaines technologies d’ores et déjà en place, ni quant à la croissance de la technique et de ses effets futurs sur le monde. S’agissant toujours de l’énergie nucléaire, Tchernobyl, et plus près de nous Fukushima, nous ont rappelé que le risque zéro n’existe pas pour toute activité humaine, y compris lorsque celle-ci est placée sous la plus haute des surveillances et fait l’objet de mesures de sécurité des plus drastiques. A ce propos, il y a peut-être justement un écart entre les effets sur la nature dont l’homme peut se rendre responsable, sous-entendu également le scientifique en étant acteur en amont d’une causalité technique, et la surveillance, la sécurité, qu’il lui est possible de mettre en œuvre pour maîtriser ces mêmes effets. Si l’homme est incapable de contrôler ce qu’il produit, doit-il alors produire ce qu’il ne peut contenir ? Nous serions tentés de répondre que non, seulement la chose n’est pas simple. Entre l’idée originelle, l’intuition scientifique dirions-nous, et les applications pratiques qui peuvent en découler, il y a un chemin à parcourir dont le tracé n’est pas dessiné pour le scientifique bien qu’il soit au départ parce qu’ouvrant la voie. Il n’est pas facile d’envisager, même  impossible parfois, de concevoir les conséquences concrètes de toute recherche fondamentale, mais cela n’en est pas moins dangereux car la distance entre cette même recherche fondamentale et sa concrétisation s’est d’autant réduite que la science a progressé. Car l’activité scientifique, en quelque sorte, s’autoalimente ; elle croît plus exponentiellement que linéairement, alors que les risques que font peser sur le monde cette croissance traduite en technique s’apprécient plus lentement. C’est ce qui fait dire à Jean Rostand que la « science a fait de nous dieux avant même que nous méritions d’être des hommes ». Ou encore Henri Bergson, qui appelle de ses vœux « un supplément d’âme » afin de combler l’écart entre la technique et les valeurs morales. Le scientifique, à l’origine de cet écart, ne peut donc pas en être déresponsabilisé, même s’il n’en est pas responsable en totalité. Les différents ordres que nous avons évoqués précédemment le sont également. Que la science avance, qu’elle progresse, c’est un fait et même sa raison d’être. Sans recherche, point de science. Mais l’implication du scientifique ne doit pas s’interrompre à la conclusion de ses travaux fondamentaux. Le chemin de l’intuition à l’application l’intéresse également sur un plan éthique. Le scientifique doit aussi être un animateur moral, une force de propositions, car qui peut mieux connaître que quiconque tout ou partie des effets dont la cause lui est imputable. Un regard extérieur certes n’est jamais inutile, et les considérations des scientifiques ne sont pas celles de la société dans son ensemble. Mais compte tenu de la complexification du réel représenté avec la science, pour la première fois une éthique la concernant est particulièrement exigeante en matière de compétences, de spécialisations, de technicités. Cette exigence cependant ne doit pas être l’assise d’un pouvoir scientifique sans partage. C’est ainsi qu’en matière d’éthique, la parole de la science doit être conseillère, et non décisionnelle, car toute décision engageant une collectivité dans son ensemble est à prendre par ceux qui la représentent en totalité, et la science n’a pas cette dimension représentative même si elle est productrice d’effets concernant chaque individu. Le conseil appartient donc à la responsabilité du scientifique pour ce qu’il s’agit de cette seconde perspective.

Alors que Descartes conseillait de ne pas étudier l’homme scientifiquement, parce que la conscience ne peut être distante d’elle-même, les sciences humaines, puis la science naturelle  postmoderne, ont élargi le champ d’investigation du scientifique à l’humain. Les sciences humaines visent pour l’essentiel ce qu’il y a d’inconscient dans le comportement des hommes. Avec elles, l’être humain descend de son piédestal ; il n’est plus tout à fait maître chez lui. La science naturelle postmoderne quant à elle, considère l’homme comme un vivant parmi d’autres. Et c’est à partir du vivant qu’elle tente de comprendre le fonctionnement du corps et surtout de l’esprit humain. Le cerveau est l’objet de toutes les observations, notamment avec le développement de l’imagerie médicale. Mais la nouvelle science naturelle n’est pas que réceptive de ce qu’elle observe. Elle manipule le vivant. Elle est dans une démarche active, avec entre autres les biotechnologies. C’est ainsi que le vivant infiniment petit perd peu à peu de son mystère, jusqu’à devenir dans certains cas une matière première. Au fur et à mesure que la science naturelle progresse, le scientifique manipule de plus en plus de l’infiniment petit parce que celui-ci est à portée de sa main. Mais les conséquences sont bien souvent inversement proportionnelles à la taille de l’objet manipulé. Une modification génétique par exemple aura des effets significatifs sur l’organisme modifié, mais aussi potentiellement sur les descendants de cet organisme si la manipulation touche le patrimoine héréditaire. Ainsi, la responsabilité du scientifique est également à apprécier, concernant le vivant, selon deux axes : la nature de l’investigation et  le degré organique dont il se saisit. En d’autres termes, tant que la science se borne à observer, la responsabilité du scientifique est limitée à son champ d’activité professionnelle. Mais dès lors qu’il manipule le vivant, c’est l’espèce manipulée qui se trouve engagée. S’agissant de l’animal, celui-ci n’a pas de droit. Les limites le concernant sont donc fondées uniquement sur les valeurs qui sont celles de celui qui l’étudie, ou alors le scientifique peut céder à des pressions extérieures, comme des mouvements de protestation contre l’exploitation animale, en agissant différemment de son intention initiale. Concernant l’homme, le droit s’installe progressivement en matière de manipulation génétique, la responsabilité du scientifique s’en trouvant alors plus encadrée légalement. Mais la loi ne couvre pas tout, surtout ce qu’elle ne connaît pas encore. En outre, la manipulation du vivant permet à l’homme de maîtriser mieux le corps humain, et donc de combattre plus efficacement ses dysfonctionnements. Qui peut condamner la recherche destinée au combat contre les maladies orphelines ? Personne à l’évidence. C’est ainsi que la science est ambiguë, surtout à propos du vivant, car elle peut tout aussi bien être animée par des objectifs thérapeutiques louables que par des motivations immorales en blessant la dignité humaine. Et cette ambigüité  trouble la responsabilité du scientifique. En outre, avec la science, l’imaginaire se réduit d’autant au profit du désir. Ce qui auparavant était inaccessible, voire inenvisageable, l’est moins aujourd’hui avec les progrès scientifiques et techniques. Devant de nouvelles possibilités offertes par les avancées biotechniques, l’homme peut désirer se modeler selon un idéal, ou obtenir ce que la nature lui refuse. La science crée ainsi de nouvelles exigences qui se transforment en besoin de consommation dès lors que la technique s’est saisie de l’objet scientifique. La chirurgie esthétique en est un exemple. Avec elle, le corps humain est devenu un sujet de consommation. N’est-ce pas là une voie ouverte à ce que des parties du corps, génétiquement modifiées, deviennent à leur tour des objets de consommation, ceci afin de satisfaire des envies de performance dont la revendication serait devenue un droit opposable ? Et ensuite, ne serait-ce pas l’homme tout entier risquant de devenir un consommable, avec le clonage par exemple ? La responsabilité du scientifique s’inscrit également dans les risques qu’il fait peser sur la qualité de l’humain, sur ce qui caractérise l’espèce humaine au sein du vivant et de la nature inanimée. En permettant à l’homme de se perfectionner toujours plus, on tend vers un modèle unique car ce qui est parfait n’admet pas l’altérité en son sein. En autorisant également la consommation du corps, celui-ci devient une offre, et il perd dès lors sa valeur au bénéfice d’un prix. Sans altérité, consommable, l’humanité ne serait plus.

Devant la nature inanimée et le vivant, qu’il soit animal ou humain, la pratique de la science nécessite chez ceux qui la pratiquent un champ de responsabilité dont les contours dépassent ceux communément entendus pour d’autres activités humaines. Définir des frontières fermes et fixes quant à la limiter la capacité d’action de la science n’est pas chose aisée, parce que la science en soi n’est pas immuable en s’engageant à faire exister ce qui n’est pas encore, ou permettre à la conscience de se représenter ce qu’elle n’a pu encore viser. Même ses conclusions sont toujours susceptibles d’être remises en cause. C’est d’ailleurs, selon Karl Popper, ce qui qualifie une théorie de scientifique, c’est-à-dire la possibilité qu’elle puisse être réfutée. Délimiter la responsabilité du scientifique serait alors plus affaire de principes que de détermination de règles précises applicables dans un cadre procédural. Un de ces principes pourrait être la possibilité de la non-recherche, ce que préconise le biologiste Jacques Testart. Certes, la recherche en soi n’a pas de limite car on ne sait pas ce qui sera découvert avant que d’avoir cherché et conclu en fonction. Mais dès lors que le scientifique s’est engagé sur une piste et s’il lui est possible, chemin faisant, d’envisager des conséquences dommageables pour l’homme ou contraire à ses valeurs, rien ne lui empêche de stopper sa marche s’il va à l’origine d’un pas libre. Ce principe est une incursion subjective dans le temple de l’objectivité dont la science se dit gardienne. Mais pour tout acte qui n’est pas circonscrit par la loi, la seule limite, nous l’avons dit, sont les valeurs personnelles. Certes, la profession peut s’organiser, et la science l’est, afin de définir un code de déontologie, voire des principes éthiques qui dépassent même la sphère professionnelle. D’où le rôle de conseiller évoqué ci-dessus. Mais la collectivité ne peut pas tout, car sinon elle devient totalitaire. C’est le scientifique qui est seul devant son éprouvette, et donc c’est à lui seul de faire des choix, pas seulement scientifiques, en son âme et conscience. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », nous disait déjà Rabelais au XVIème siècle. L’objectivité est certes une nécessité sur un plan méthodologique, peut-être moins sur la façon de faire de la science. Pour aller plus loin dans le rapport entre le sujet de la science et l’objet scientifique, le sentiment peut s’insérer dans cette relation. En d’autres termes, le scientifique ne doit pas s’exonérer de toute compassion à l’égard du vivant, qu’il soit animal ou humain, mais aussi vis-à-vis de la nature inanimée, une compassion qui alors englobe toute la vie. Michel Henry, dans son ouvrage La Barbarie, nous prévenait que tout réduire à la science est contraire à la vie, car la science vise l’objectivité et la vie est subjective. L’auteur nous dit que la science seule, loin de nous élever moralement et socialement comme le prédisaient les Lumières, conduit à la barbarie. La science seule, sans contre-pouvoir extérieur, mais aussi sans principe en son sein, condamnerait la culture, jusqu’à se condamner elle-même.

 

 

 

Définir les contours de la responsabilité du scientifique est complexe, parce que la science peut dépasser la simple application de la loi et le respect de l’ordre moral. Cette complexité résulte également de la qualité intrinsèque de la science qui est de découvrir ce qui n’est pas encore représenté, ni représentable. La morale et la loi nécessitent, elles, des repères fixes. Ainsi, au fur et à mesure que la science progresse, qu’elle avance, un écart se crée entre elle et le cadre légal et moral en vigueur. Mais cet écart n’est pas irrémédiable, ni incompressible, et la responsabilité du scientifique, même si ses contours ne sont pas rigides, conserve malgré tout une constante : veiller à ne pas creuser une distance éthique qui devienne un fossé entre ses travaux et le monde, y compris inanimé, même s’il n’est pas question d’accorder à la nature un droit mais plutôt d’éprouver une sorte de compassion à son égard. Pour ce faire, il ne s’agit pas seulement pour le scientifique d’adopter puis de respecter une déontologie écrite et décidée par ses représentants. Une éthique personnelle est nécessaire car elle est, en amont de la recherche fondamentale, le seul frein possible. Plus que de responsabilité car celle-ci s’exerce en fonctions de règles, c’est bien d’une éthique, selon des principes, dont il faut parler à propos de l’exercice scientifique pour ce qu’il a de particulier, lorsque la loi et la morale commune n’ont pas encore pénétré ces particularités.

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Clovis Simard 05/07/2012 18:24

(fermaton.over-blog.com),No-18, THÉORÈME du GUÉPARD. - Objet est-il nécessaire à la Conscience ?