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Les chemins de la culture

Les chemins de la culture

Philosophie, économie, politique, littérature, la culture rendue accessible à tous

La joie et la liberté réunissent éthique et morale dans la quête du bonheur

Joie-liberte-bonheur-philosophie-ethique-morale.jpgDans le langage courant, l’éthique et la morale sont ordinairement confondues. La tradition philosophique nous apprend cependant qu’il s’agit de deux notions différentes. En effet, l’éthique a pour fin l’atteinte du bonheur, alors que la morale renvoie bien plus au devoir. Pour autant, ces conceptions sont-elles opposées, ou au contraire indissociables ? Autrement dit, le bonheur n’est-il véritable qu’à la condition de respecter des devoirs, ou alors on ne peut l’atteindre qu’en se soustrayant à ce qui doit être fait ? Mais d’abord, qu’est-ce que le bonheur ? Plaisir ? Vertu ? Et quant au devoir, suffit-il d’obéir pour se sentir exonéré de tout reproche et ainsi plonger dans la sérénité ?

 

 

Le bonheur, entre épicurisme et stoïcisme

 

La philosophie antique nous dit que le bonheur est un accord parfait de l’homme avec les choses, avec la Nature. Ce qui diverge d’une doctrine à une autre, ce sont les moyens de parvenir à cet accord. Les stoïciens estiment que seule la vertu conduit au bonheur. Aristote à ce propos nous dit également que « La vertu est l’habitude du bien », et il précise que seule l’activité contemplative permet d’être heureux durablement, contrairement au plaisir qui selon lui est évanescent. On distingue aussi des oppositions entre épicurisme et stoïcisme, même si ces deux courants de pensée s’inscrivent aussi bien l’un que l’autre dans l’eudémonisme, doctrine philosophique présentant le bonheur comme le souverain bien, c’est-à-dire la fin ultime, sans être le moyen d’autre chose. Les épicuriens reconnaissent comme les stoïciens que l’homme doit s’accorder avec la Nature, mais celle-ci est pour eux un agencement de matière produit par les atomes, sans dessein divin. Le stoïcien lui est panthéiste, reconnaissant dans chaque chose une empreinte de Dieu et ainsi il convient de s’accorder avec elle. Le stoïcisme est avant tout exercice de la vertu qu’une recherche affichée et sans condition du bonheur. Le bonheur vient si l’on est vertueux. Mais peut-être ne viendra-t-il pas, ou plutôt pas ici, dans ce monde, mais dans un au-delà, à condition d’avoir été bon sa vie durant. C’est ainsi que le christianisme a succédé au stoïcisme, en faisant du bonheur une récompense à venir, et non comme Epicure, la quête du bonheur ici et maintenant. La religion chrétienne fait donc le lien entre le devoir, la morale, soit de se comporter comme il se doit, avec la perspective d’un bien-être à venir. Le devoir serait donc la condition nécessaire au bonheur. Mais quel est-il ce devoir ?

 

Qu’est-ce donc que le devoir ?

 

Kant part du constat que l’homme ne sait pas définir précisément ce qu’est le bonheur : « S’il est vrai que tout homme souhaite y parvenir, il ne peut cependant dire d’une façon déterminée et cohérente, ce que véritablement il souhaite et veut. » Ainsi, le bonheur certes anime chacun, mais son contenu n’est guère universalisable. C’est dans cette perspective que Kant énonce un moyen d’atteindre le bonheur, sous la forme d’impératif : la morale. Pour lui, la morale est d’ailleurs inscrite en chacun de nous. L’homme n’a rien à apprendre pour savoir ce qui est bien ou mal. La raison se suffit à elle-même ; il convient de « la rendre attentive à son propre principe, montrer par suite qu’il n’est besoin ni de science ni de philosophie pour savoir ce qu’on a à faire afin d’être honnête et bon, et même sage et vertueux. » Kant est rousseauiste, relayant l’idée que justice et vertu sont innées. Pour autant, la morale a besoin d’une force, d’une dynamique, pour être appliquée dans les faits. Cette force, Kant la nomme la « bonne volonté ». Elle est selon lui ce qui permet à l’homme de respecter son devoir, parce que c’est son devoir, et non parce qu’il s’agit d’une contrainte ou d’une inclination particulière. Pour Kant, n’est morale qu’une action totalement désintéressée remplissant un devoir. Il faut par exemple aimer par devoir, et non par attirance. Pour autant, l’homme n’agit-il pas plutôt par inclination ? Kant le pense, et ainsi il émet des impératifs, destinés à contraindre la volonté à être bonne, et donc à animer l’individu vers le devoir même si cela ne lui profite pas directement. Le devoir est une fin, et non un moyen d’atteindre autre chose. L’impératif de Kant ainsi est catégorique, et non hypothétique, car aucune hypothèse, ni relativité, n’entrent en ligne de compte. Cet impératif se présente sous trois axes : agir avec comme principe que l’action soit acceptable par tous, universalisable ; considérer autrui non comme un moyen, mais une fin ; être son propre législateur, c’est-à-dire s’obliger soi-même, sans contrainte, librement. Kant nous livre ici ce que sont, selon lui, les conditions au bonheur, résumées dans le respect inconditionnel au devoir. Et ce devoir, c’est la loi qui le dicte. Il faut donc respecter la loi pour être heureux, se montrer digne du bonheur. La morale kantienne prend ainsi des accents religieux, en projetant le bonheur comme une récompense à une existence morale, conforme aux devoirs. De plus, le désintérêt absolu est impossible ici-bas, car le bien-être est un état personnel. Et l’on ne peut pas prétendre que le devoir conduit systématiquement au bonheur. Kant le reconnaît d’ailleurs lorsqu’il nous dit : « La séparation entre le principe du bonheur et celui de la moralité n’est pas pour autant leur contradiction, et la raison pure pratique ne veut pas que l’on renonce à toute prétention au bonheur, mais seulement qu’on ne s’y réfère point quand il est question du devoir. » Il y a bien dans cette proposition une différence faite entre le bonheur et le devoir, et c’est sur la base de cette distinction que le concept moderne du bonheur va se développer.

 

Le bonheur est un idéal singulier

 

Si la raison est universelle, le bonheur ne peut s’y inscrire, car il est singulier, personnel. Le bien-être s’éprouve, en fonction d’expérience. Il est empirique. Le bonheur n’est pas non plus raisonnable, mais le fruit de l’imagination, une projection d’inclinations qui appartiennent à celui qui les pensent et non à un principe universel. Kant nous dit à ce propos que « le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations tant en extension, c’est-à-dire en multiplicité, qu’en intensité, c’est-à-dire en degré, et en protension, c’est-à-dire en durée. » Seulement, cette définition est réductrice car elle consiste à considérer le bonheur comme un aboutissement personnel sans référence à autrui. Autrement dit, peut-on dire que le bonheur soit atteint en ayant satisfait nos propres désirs, sans considération pour quiconque, sans partage avec l’autre ? Peut-on être heureux seul ? Ne doit-on pas envisager le bonheur sur un plan collectif ? L’homme ne vit pas dans une solitude absolue, mais appartient à une communauté, et toutes les inclinations de ceux qui la composent la concerne. Aristote déjà, ne disait pas différemment : « La cité est une communauté de semblables, et qui a pour fin la vie la meilleure possible. » La satisfaction des désirs concourt au climat social. Ce rapport entre bonheur personnel et collectivité est le thème central des utilitaristes, pour qui le bonheur singulier doit servir l’intérêt général, comme l’écrit Bentham : « On peut dire d’une action qu’elle est conforme au principe d’utilité ou plus simplement qu’elle est utile (relativement à la société en général) lorsque sa tendance à accroître le bonheur de la société est supérieure à ce qui la diminue. On dira d’une action gouvernementale (qui n’est qu’un cas d’action accomplie par une ou plusieurs personnes) qu’elle est conforme ou commandée par le principe d’utilité, lorsque de la même façon, sa tendance à augmenter le bonheur de la société est supérieure à tout ce qui le diminue. ». Le bonheur devient donc stratégique sur un plan collectif, en reconnaissant que l’assouvissement des désirs individuels est une dynamique pour la production de richesses. L’utilitarisme rejoint ainsi l’épicurisme pour ce qui est d’associer le bonheur à la réalisation de besoins, mais il s’en écarte en se projetant comme un idéal collectif, comme projet à atteindre engageant la communauté dans son ensemble. Le bonheur devient alors un point de droit et la Révolution française s’empare de la question, la traduisant par écrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Le but de la société est le bonheur commun. Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la jouissance de ses droits naturels et imprescriptibles […] ». Désormais, l’égalité s’inscrit dans la quête du bonheur. Chacun doit avoir sa part, ce qui est louable à condition de ne pas transcrire l’utilitarisme en matérialisme, c'est-à-dire de circonscrire le bonheur à un accès généralisé aux biens matériels. Pourtant, c’est bien une société de consommation qui va naître du principe égalitariste établi par les révolutionnaires français quant au bien-être de la population. Ainsi, une préoccupation qui au départ était collective entraîne le développement de l’individualisme. La société de consommation est devenue une réponse idéalisée à la question du bonheur personnel. En effet, elle pense le bonheur de l’individu, en utilisant tous les moyens à sa disposition pour faire de la personne un consommateur. Elle se présente à chacun comme l’assurance de recevoir tout ce qui est nécessaire pour satisfaire son confort individuel. Le bonheur, ce n’est plus le bien, mais avant tout d’être bien installé sur le plan matériel, de ne manquer de rien et de consommer selon les désirs que le système marchand crée lui-même. La marchandisation du monde conduit ainsi à universaliser le bonheur : il faut posséder des biens pour être heureux. Elle est à la fois source du développement de l’individualisme, car c’est l’individu qui achète et détient, et productrice d’un modèle unique dans lequel tout le monde se trouve être poussé à consommer, pour son bien-être individuel. Les marchands sont devenus des architectes du bonheur, et ont créé un effet moutonnier. Quelle place reste-t-il alors à la singularité ? Un idéal du bonheur, qu’il soit de nature religieuse, politique, consumériste, n’est-il pas liberticide, et entrerait par conséquent en contradiction avec le bien-être personnel ? Ne faut-il pas repenser l’association entre éthique et morale, pour y trouver une source du bonheur respectueuse de la personne, sans verser dans l’individualisme ? Qu’est-ce qui peut nous faire sortir de cette machinerie marchande dont le seul effet est d’illusionner l’individu, jusqu’à le convaincre qu’il sera heureux en ayant toujours plus ? Je réponds la pensée, qui seule est capable d’extraire l’homme d’un mouvement grégaire, de le mettre en joie, et ce durablement.

 

 

Idéaliser le bonheur, nous l’avons dit, revient à déterminer l’homme dans sa façon d’être et donc à la contraindre. Mais l’on n’est pas heureux sous la contrainte. De plus, un idéal est une projection vers l’avenir, et échappe ainsi au présent qui pourtant est bien la dimension du temps qui nous appartient. Comme le disait Epicure, il s’agit d’être heureux tout de suite, de vivre le bonheur. Mais quel est-il ce bonheur ? Ou au lieu de le définir, n’existe-t-il pas un ingrédient qui permet de l’atteindre, quelque chose de vécu et non idéalisé qui participe d’un bien-être continu ? Spinoza nous donne une réponse : la joie, laquelle réconcilie éthique et morale. En effet, la joie existe au présent. Elle est certes de courte durée, mais elle peut se répéter, donc s’inscrire durablement. Etre joyeux, c’est se sentir bien, et ainsi la joie participe au bien-être. Répétez-là, le plus souvent possible, et alors l’existence est emplie d’un bien-être continu. Ne serions-nous alors pas trop éloignés du bonheur ? Ne serions-nous pas alors respectueux de soi, éthiques ? Spinoza nous dit également que ce qui met en joie, c’est d’être libre et pour ce faire, il convient de connaître pour bien agir. Ainsi, l’on retrouve la morale intégrée à la notion de bonheur. La connaissance et la liberté aident l’homme à s’accomplir, à se réaliser, dans le respect d’autrui, et ainsi à se sentir heureux le plus longtemps possible.

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Alexandre A 12/09/2010 19:27


Je vous rend visite régulièrement sans laisser de commentaire. Je trouve votre blog très interessant notamment parce qu'il est très difficile de traiter de philosophie sous forme d'un blog et que
vous donnez à chaque fois envie qu'on vous lise. Merci pour cette mine d'information, c'est un plaisir.

Alexandre